Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/533

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cela irait de soi, je vous communiquerais le livre feuille à feuille, rien de plus juste et de plus simple ; mais vous êtes à la ville, vous avez autour de vous tous les fils qui seraient rompus à la campagne, toutes sortes d’attaches aimables et cordiales, comment, ayant cette primeur, ce livre, en refuser communication ? Voilà un ami cher, excellent, bientôt même utile, lui dira-t-on : Non ? Si on dit Oui, que répondra-t-on à un autre ? et à un autre ? et où s’arrêtera-t-on ? Vous voyez la pente. Si on refuse, on a le tort et on fait la faute de fâcher des amis ; si l’on communique et si l’on accorde, on évente le livre. Or un livre inédit, c’est normal, un livre publié, c’est normal ; un livre éventé, c’est détestable. Il faut ou l’obscurité d’un tiroir, ou le grand jour de la rue. Pas d’intermédiaire. Vous seriez les premiers, mes aimés, à regretter le résultat, si quelque inconvénient se produisait. L’état inédit doit être en ce moment d’autant plus maintenu que la publication semble retardée. La magnifique affaire Proudhon a ce contrecoup jusqu’à moi. Je plains du reste ce pauvre M. Lacroix, Les juges ont été immondes et infâmes. Mais que ce commentaire de Proudhon sur Jésus-Christ est donc vulgaire et plat ! — Dans la semaine qui précédera la publication, communication du livre vous sera donnée. Je vous demande comme une bonne grâce et comme une tendresse, de comprendre mes raisons. Ce livre, comme tous mes livres, comme tout ce que je possède, est à vous, et non à moi. Je ne suis que votre intendant. Comprenez que je fais pour le mieux. J’ai l’honneur d’être un homme haï. Il faut que je m’attende à tout. Aidez-moi à me garder. Du reste, je vous rabâche que vous serez contents, quand vous lirez. J’ai fait aussi bien, mais pas mieux.

Chère amie, comme tu insistes gentiment pour m’avoir à Bruxelles. J’y aspire comme toi, comme vous. Être réunis, c’est mon songe. Songe qu’il dépend un peu de vous de réaliser. Je ne puis aller à Bruxelles qu’au moment annuel de l’interruption de mon travail. Pourquoi ? Parce que tous mes instruments de travail sont ici, notes, livres, études faites, pages écrites çà et là, etc, etc. Une montagne de choses sur laquelle s’accroupit mon inspiration. Transporter cela est impossible. Je suis donc cloué là où est mon nid de travail. Car le penseur aussi a un atelier. Tu vois l’obstacle. Ma prochaine lettre vous portera de l’argent.

Tendresses à tous[1].

  1. Collection Louis Barthou.