Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/561

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Votre pays est fier de vous et il a raison. Il donne à de plus grandes patries un noble exemple ; il vous couronne vivant. Il n’attend pas que vous soyez mort pour vous honorer. Vous êtes son esprit, vous êtes sa lumière ; il le sait et il vous salue. Une souscription locale, et que je n’hésite pas à appeler nationale, fait les frais de la publication de vos œuvres. C’est bien. C’est juste.

Guernesey fait là une digne et bonne chose, et je l’en glorifie.

Vous désirez gracieusement que je constate par un témoignage public, cette manifestation de vos compatriotes, et dans cette sorte de fête, donnée par votre patrie à votre esprit, vous voulez bien réclamer ma présence. Hélas ! je ne suis qu’un passant, et celui qui est absent de son pays ne peut être présent nulle part ; il est ombre. Toutefois, vous insistez. C’est à vos yeux « une faveur » et vous voulez bien me prier de vous « l’accorder ». Je vous l’accorde et je vous remercie.

Victor Hugo[1].



À Théodore de Banville.


Bruxelles, 27 juin [1866].

Mon poëte, vous avez un grand succès. Comme on sait que j’aime les bonnes nouvelles, c’est la première chose qu’on me dit au débotté. J’arrive, je quitte momentanément Guernesey pour Bruxelles, de Celte je deviens Welche, c’est un progrès ; les Welches sont plus libres penseurs que les Celtes, et ici je suis plus près de la France. Me voilà donc en Belgique pour trois mois. Après quoi, je reprendrai mon vol vers mon écueil en pleine mer. Vous verrai-je ? ce serait une grande joie. — En attendant, je vous applaudis. Votre Pierre Gringoire[2] a, je le sais, tout ce qui fait l’œuvre accomplie. Vous avez, c’est-à-dire, nous avons, une comédie de plus. Le grand persécuté de notre époque, l’idéal, est le bienvenu chez vous. Vous êtes le poëte doublé de l’artiste. Bravo donc à votre style, à votre verve, à votre grâce, à votre philosophie masquée de fantaisie et de gaîté ! Je suis heureux de votre triomphe ; je n’en suis pas jaloux. Que voulez-vous ? je suis une ganache, je ne suis plus de mon temps, j’ai toujours cette vieille faiblesse d’aimer mes amis.

Notre bon et charmant Méry est donc mort ! — Je ne consens pas à désespérer de Baudelaire[3]. Qui sait ? Flamma tenax.

  1. Bibliothèque Nationale.
  2. Gringoire, comédie représentée au Théâtre-Français, le 23 juin 1866.
  3. Baudelaire était au plus mal.