Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/563

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À Alfred Asseline[1].


Bruxelles, 27 juillet 1866.

Je suis en voyage, mon cher Alfred, et toi aussi. Je ne sais où t’adresser ma lettre. T’arrivera-t-elle ? La tienne pourtant m’est parvenue. Mais pas un des journaux de Jersey dont tu me parles. Ton apostrophe à Calcraft[2] est d’une haute et ironique éloquence. On ne peut rien faire de mieux. Tu me fais appel, mais je ne sais pas le premier mot de cette lugubre affaire Bradley[3]. Et puis, hélas ! que dire ? Bradley n’est qu’un détail ; son supplice se perd dans le grand supplice universel. La civilisation est sur le chevalet. En Angleterre on rétablit la fusillade, en Russie la torture, en Allemagne le banditisme. À Paris, abaissement de la conscience politique, de la conscience littéraire, de la conscience philosophique. La guillotine française travaille de façon à piquer d’honneur le gibet anglais.

Partout le progrès est remis en question. Partout la liberté est reniée, partout l’idéal est insulté. Partout la réaction prospère sous ses divers pseudonymes : Bon ordre, bon goût, bon sens, bonnes lois, mots qui sont des mensonges.

Jersey, la petite île, était en avant des grands peuples. Elle était libre, honnête, intelligente, humaine. Il paraît que Jersey, voyant que le monde recule, tient à reculer, elle aussi. Paris a décapité Philippe, Jersey va pendre Bradley. Émulation en sens inverse du progrès.

Jersey affirmait le progrès ; Jersey va affirmer la réaction. Le 10 août, fête dans l’île : on étranglera un homme.

Jersey tient à avoir, comme un roi de Prusse ou comme un czar de Russie, son accès de férocité. Ô pauvre petit coin de terre!

Quel démenti à Dieu qui a tant fait pour ce charmant pays ! Quelle ingratitude envers cette douce, sereine et bienfaisante nature ! Un gibet à Jersey ! hélas, qui est heureux devrait être clément. J’aime Jersey, je suis navré.

Publie ma lettre si tu veux, et si tu le peux ; car c’est difficile. Tout

  1. Cette lettre a été publiée dans Actes et Paroles, Pendant l’exil, mais sans nom de destinataire ; elle forme le deuxième chapitre de l’année 1866 sous le titre : Bradley, Lettre à un ami. Nous préférons la donner telle qu’elle a été écrite à Alfred Asseline qui l’a reproduite dans son : Victor Hugo intime.
  2. Calcraft était le bourreau de Londres.
  3. Bradley, assassin, avait été condamné à la pendaison. La reine avait rejeté son pourvoi. Mais depuis cinquante ans on n’avait fait aucune exécution dans Jersey et il y avait division parmi les habitants, les uns pour, les autres contre la peine de mort.