Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/81

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l’enveloppe afin de t’édifier complètement sur le petit travail de la police Piétri[1] qui me paraît digne de la police Carlier[2].

Je pense du reste que tu as dû recevoir la procuration à temps pour faire toucher par Pingard[3], le mardi gras étant un jour férié, ne pouvait compter.

Le mardi gras est ici très folâtre et assez farce. De ma fenêtre, sur la Grande Place, je voyais le centre des mascarades. Ma vitre était une stalle. Les flamands ont l’air endormi toute l’année, le mardi gras la gaîté les prend et les rend fous. Ils sont alors très drôles. Ils se mettent cinq dans la même blouse avec des chapeaux énormes et dansent comme cela. Ils se barbouillent, ils s’enfarinent, ils se noircissent, ils se rougissent, ils se jaunissent, ils sont à crever de rire. J’avais hier ma Grande Place remplie de Téniers et de Callots. Et puis des trompes assourdissantes toute la nuit. De ma croisée, je lisais cette affiche : Société des Crocodiles. Dernier grand bal.

Mon livre avance. J’en suis content. J’ai lu à des amis quelques pages qui ont fait grand effet. Je crois que ce sera une bonne revanche de l’intelligence contre la force brutale. Encrier contre canon. L’encrier brisera les canons.

Je me sens ici aimé de tout le monde. Le bourgmestre et les échevins sont aux petits soins. Je crois que je gouverne un peu la ville. Vrai, tous ces belges sont charmants. Ils disent qu’ils détestent les français ; au fond, ils les vénèrent. Moi je les aime fort, ces bons belges.

Ma fille chérie, joue de temps en temps mon air Brama[4] et qu’il te fasse penser à moi. Dis à ta bonne mère de m’écrire une longue lettre et donne-lui l’exemple. — Mon Victor, fais de même, et toi, chère bien-aimée, envoie-moi beaucoup de longues pages de tout le monde, à commencer par toi. J’ai faim de vous lire et soif de vous embrasser.

Tendresses à Auguste et à Meurice. As-tu donné à Meurice le grand dessin des deux châteaux derrière ma boîte de Chine à couvercle rond ?[5]


À Madame Victor Hugo.


Vendredi 27 février.

M. Coste de l’Événement te portera ce mot. Chère amie, il est bien heureux, il te verra, il vous verra tous.

J’ai été un peu souffrant ces jours-ci, travaillant toujours, sortant peu, ne faisant presque pas d’exercice, moi qui marchais tant autrefois ; cela m’a

  1. Piétri, nommé préfet de police en 1852.
  2. Carlier, préfet de police de 1849 à fin novembre 1851 ; M. de Maupas lui succéda.
  3. Pingard, chef du secrétariat de l’Académie.
  4. Musique de Beethoven.
  5. Bibliothèque Nationale.