Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Correspondance, tome II.djvu/90

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Voici une nouvelle d’ici. Qu’y a-t-il de vrai ?[1]

Charles est ici très recherché. Il est charmant, et c’est tout simple. Je lui conseille la dignité, la tenue, même avec les femmes. Pas de légèretés, pas de dettes, et le plaisir après le travail. Il consent à tout, et je tâcherai qu’il pratique, mais j’aurais bien besoin de toi pour m’aider. Écris-lui toujours à ce point de vue, sans le gronder jamais.

J’ai vu hier Girardin, et nous avons causé beaucoup et longtemps. Il publie demain ici un livre socialiste, et part le même jour pour Paris. Je ne crois pas que ce qu’on t’a dit de lui soit exact, je l’ai trouvé hier très bien ; je lui ai dit : Allez à Paris le moins possible, restez-y le moins possible, soyez proscrit le plus possible. Vous êtes de ces hommes dont l’avenir a besoin. La quantité de pouvoir se mesurera à la quantité de proscription. Il m’a remercié et m’a dit une assez belle parole. Il m’a dit : il n’y a que vous qui ne bronchiez pas. Tous ont défailli, Cavaignac, Lamartine, Jules Favre, Michel de Bourges, Mathieu de la Drôme[2]. Vous êtes l’homme fort. Vous avez été le javelot. Vous avez parcouru en un clin d’œil une distance immense, et vous vous êtes enfoncé si profondément dans la démocratie que rien ni personne ne pourra vous en arracher. — N’est-ce pas que c’est assez beau ?

Si tu vois Mme de Girardin, félicite-la de son courage et de sa grandeur d’âme. La visite de Mme Sand[3] à l’Élysée et la place de Ponsard[4] sont fort

  1. Extrait d’un article collé sur la lettre :
    « Le gouvernement se sent si fort qu’il redoute une allusion. Il est vrai que cette fois l’allusion était terrible.
    Le directeur de la Porte Saint-Martin ayant fait de nombreuses démarches pour obtenir l’autorisation de rendre au public le drame de Lucrèce Borgia, on lui fit entendre qu’avant toute chose, il devait soumettre l’œuvre du grand poète à la censure.
    La censure, entre autres passages, en a retranché celui-ci :
    « J’ai horreur de votre père… qui peuple le bagne de personnes illustres et le Sacré Collège de bandits ! »
    Le drame, même censuré, ne pourra être toléré sur la scène. Chaque représentation serait l’objet d’une ovation au poète proscrit et une protestation contre les proscripteurs.
    La pièce non censurée est dans toutes les mains d’ailleurs, et à chaque passage retranché, l’acteur serait arrêté et la représentation suspendue un instant par des applaudissements trop significatifs. Il n’y a pas de mesure possible dans la compression. »
  2. Mathieu (de la Drôme) socialiste militant, préconisait depuis 1847 le suffrage universel. Il accueillit avec joie la proclamation de la République. Élu en 1848 représentant de la Drôme, il siégea à l’extrême-gauche. Aux élections de 1849, il fut nommé par le département du Rhône, arrêté le 1er décembre 1851, et expulsé. Il passa en Belgique, puis en Suisse, et quand il revint en France, à l’amnistie, il ne s’occupa plus de politique, reprit ses travaux de météorologie et publia une série d’almanachs.
  3. George Sand, après avoir demandé une audience à Louis Bonaparte (lettre du 20 janvier 1852, Correspondance de George Sand), sollicita la grâce de plusieurs condamnés et déportés, elle implora l’amnistie pour tous ; tout en affirmant sa foi républicaine et socialiste, elle se résignait au fait accompli et semblait croire à la bonté, à la loyauté du futur empereur.
  4. Ponsard fut nommé bibliothécaire du Sénat.