Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/198

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Toutes les façades de la ville, disposées en amphithéâtre sur des pentes, voient le lac s’enfoncer magnifiquement dans les montagnes.

Il y a trois ponts de bois couverts, qui sont du quinzième siècle ; deux sur le lac, un sur la Reuss. Les deux ponts du lac sont d’une longueur démesurée et serpentent sur l’eau sans autre but apparent que d’accoster en passant de vieilles tours pour l’amusement des yeux. C’est fort singulier et fort joli.

Le toit aigu de chaque pont recouvre une galerie de tableaux. Ces tableaux sont des planches triangulaires emboîtées sous l’angle du toit et peintes des deux côtés. Il y a un tableau par travée. Les trois ponts font trois séries de tableaux, qui ont chacune un but distinct, un sujet dont elles ne sortent pas, une intention bien marquée d’agir par les yeux sur l’esprit de ceux qui vont et viennent. La série du grand pont, qui a quatorze cents pieds de long, est consacrée à l’écriture sainte. La série du pont de Kappel, qui est sur l’écoulement du lac et qui a mille pieds de longueur, contient deux cents tableaux ornés d’armoiries qui racontent l’histoire de la Suisse. La série du pont sur la Reuss, qui est le plus court des trois, est une danse macabre.

Ainsi les trois grands côtés de la pensée de l’homme sont là, la religion, la nationalité, la philosophie. Chacun de ces ponts est un livre. Le passant lève les yeux et lit. Il est sorti pour une affaire et il revient avec une idée.

Presque toutes ces peintures datent du seizième et du dix-septième siècles. Quelques-unes sont d’un fort beau caractère. D’autres ont été gâtées dans le dernier siècle par des retouches pâteuses et lourdes. La danse des morts du pont de la Reuss est partout d’excellente peinture pleine d’esprit et de sens. Chacun des panneaux représente la Mort mêlée à toutes les actions humaines. Elle est vêtue en tabellion et elle enregistre l’enfant nouveau-né auquel sourit sa mère ; elle est cocher avec livrée galonnée et elle mène gaillardement le carrosse blasonné d’une jolie femme ; un don Juan fait une orgie, elle retrousse sa manche et lui verse à boire ; un médecin saigne son patient, elle a le tablier de l’aide et elle soutient le bras du malade ; un soldat espadonne, elle lui tient tête ; un fuyard pique des deux, elle enfourche la croupe du cheval. Le plus effrayant de ces tableaux, c’est le paradis ; tous les animaux y sont pêle-mêle, agneaux et lions, tigres et brebis, bons, doux, innocents ; le serpent y est aussi ; on le voit, mais à travers un squelette ; il rampe en traînant la Mort avec lui. Meglinger, qui a peint ce pont au commencement du dix-septième siècle, était un grand peintre et un grand esprit.

Sur le pont de Kappel il y a une vue charmante, presque à vol d’oiseau, de Lucerne comme elle était il y a deux cents ans. Par bonheur pour elle, la ville a peu changé.