Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/199

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Je n’ai encore vu que l’extérieur de l’hôtel de ville.

C’est un assez bel édifice, quoique de style bâtard, avec beffroi coiffé d’une toiture en forme de heaume, d’un aspect amusant. De Bâle à Baden, les clochers sont pointus à tuiles de couleur ; de Baden à Zurich, ils sont peinturlurés en gros rouge ; de Zug à Lucerne, ils ressemblent à des casques, avec cimiers et visières, étamés et dorés.

L’église canonicale, qui est hors de la ville, et qu’ils appellent la cathédrale, a deux aiguilles en ardoise d’une belle masse ; mais, hormis un portail Louis XIII et un bas-relief extérieur qui est du quinzième siècle et qui représente Jésus aux Oliviers couronné de fleurs de lys et repoussant le calice, l’église par elle-même ne vaut pas la peine d’être cherchée.

Sur le port il y a l’église des Jésuites qui est d’un rococo violent et tapageur, et, derrière les Jésuites, sur une petite place, une autre église qui a plus d’intérêt que toutes les autres, quoiqu’elle se cache. La nef est ornée de drapeaux peints. La chaire, du dix-septième siècle, est d’un beau travail de menuiserie ; les stalles du chœur également. J’ai remarqué aussi, à une chapelle rocaille, une magnifique grille du quinzième siècle.

Il y a de tout à Lucerne, du grand et du petit, des choses sinistres et des choses charmantes. Au milieu du port, une troupe de poules d’eau, à la fois sauvages et familières, joue avec l’eau du lac à l’ombre du mont Pilate. La ville a pris ces pauvres poules joyeuses sous sa protection. On ne peut les tuer sous peine d’amende. On dirait un essaim de petits cygnes noirs à becs blancs. Rien de gracieux comme de les voir plonger et voleter au soleil. Elles viennent quand on siffle. Je leur jette des mies de pain de ma fenêtre.

Dans toutes ces petites villes les femmes sont curieuses, craintives et ennuyées. De la curiosité et de l’ennui naît le désir de voir dans la rue ; de la timidité naît la peur d’être vues. De là, sur les façades de toutes les maisons, un appareil d’espionnage, plus ou moins discret, plus ou moins compliqué. À Bâle comme en Flandre, c’est un simple petit miroir accroché en dehors de la fenêtre ; à Zurich comme en Alsace, c’est une tourelle, quelquefois jolie, prenant jour de tous les côtés, et à demi engagée dans la façade du logis.

À Lucerne, l’espion est tout simplement une sorte de petite armoire percée de trous et placée en dehors des croisées, sur l’appui, comme un garde-manger.

Les femmes de Lucerne ont grand tort de se cacher, car elles sont presque toutes jolies.

À propos, j’ai vu le Lion du 10 août. C’est déclamatoire.