Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/222

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C’était elle qui venait de jeter à la jeune fille le mot que j’avais entendu, et son regard plein de rage semblait le lui adresser encore.

La fille ne répondit pas, sa jolie bouche prit une ineffable expression de dédain, et elle se courba sur l’homme qu’elle baisa. La vieille, exaspérée à cette caresse, répéta l’injure.

Je n’oublierai jamais avec quel coup d’œil rayonnant et superbe, sans dire un mot, la belle fille lui répliqua.

De cette petite scène je tirai deux conclusions : la première, c’est que la vieille s’était probablement réveillée pendant que la jeune faisait quelque tendresse au bateleur endormi ; la seconde, c’est que cet homme, ce pourceau, était aimé de ces deux femmes.

Histoire, du reste, qui est un peu celle de tout le monde. Hélas ! qui ne s’est trouvé dans la vie pris entre la jeune et la vieille, entre le présent et le passé, entre aujourd’hui et hier, entre cette colombe et cette orfraie !

La tranquillité hautaine de la belle exaspéra l’autre. Et alors, sans faire un geste, sans crier, de peur d’ameuter la foule, parlant à demi-voix, mais d’une façon déterminée et terrible, elle lui dit pendant plus d’un quart d’heure, toujours en français, tout ce que la maîtresse dédaignée, cette triste esclave, peut dire à la sultane favorite, cette reine joyeuse.

Elle lui raconta, avec cette abondance de la fureur qui redit vingt fois les mêmes choses avec un accent différent, leur histoire à toutes deux, et l’histoire de l’homme, et l’histoire de tous les hommes et de toutes les femmes, assaisonnant le tout, je dois le dire, des injures les plus dégradantes, les plus hideuses et les plus obscènes.

Cela arrive d’ailleurs à d’autres qu’à des baladines de carrefour. Il y a, même parmi les classes qui se croient élevées et polies, des gens qui plongent leur colère dans le langage des halles, comme un charretier qui trempe son fouet dans le ruisseau pour rendre le coup plus acéré.

Sous ce débordement de haine la jeune fille souffrait visiblement. Elle était pâle, ses lèvres tremblaient ; mais elle ne répondait pas.

Seulement, elle avait posé sa main droite sur l’épaule de l’homme profondément endormi, et elle le poussait avec un mouvement régulier, lent, discret et doux pendant que la vieille parlait. Rien n’était étrange comme cette espèce de tocsin silencieux, à la fois plein de respect, d’alarme, d’angoisse et d’amour.

Enfin la belle réussit, l’homme se réveilla, il se retourna en bâillant et dit en espagnol : Que demonio de ruido haceis, mugeres !

Puis, se dressant et regardant la vieille : Calla te, vieja. L’ancienne se tut. Le saltimbanque alors se leva debout, appuyé sur sa canne et écoutant d’un air de supériorité distraite la jeune fille qui, sans répondre à sa