Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/226

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tourbillon de gestes et de cris. Un homme et une femme qui se débattaient.

L’homme, c’était le saltimbanque ; la femme, c’était la belle fille.

L’homme, tenu au collet par sept ou huit poings vigoureux, repoussait cette foule, mais avec la mine la plus calme, la plus hardie et la plus indifférente. Il marchait, mais en résistant.

Quant à la pauvre fille, pâle, décoiffée, brutalement maniée et fouillée par cinq ou six palefreniers, ses bijoux arrachés, sa guipure déchirée, elle pleurait, elle parlait d’une voix suppliante, et je dois dire qu’elle se défendait avec tout le trouble de l’innocence.

À ce brouhaha étaient déjà mêlés des espèces de sergents de ville en uniforme venus je ne sais d’où ; car c’est le propre des gens de police de surgir brusquement de dessous les pavés. Un voleur maladroit frappe la terre du talon, un gendarme en sort.

Je remarquai que le garçon qui tenait le bras de la jeune fille était le même auquel la vieille avait parlé bas.

Quant à la vieille, elle ne bougeait pas. Elle regardait silencieusement emmener ses deux compagnons. Elle était devenue statue.

En passant devant elle, l’homme lui cria : Vete, muger !

Un moment après, tout ce groupe orageux, les deux prisonniers, les valets d’auberge, les gens de police et les passants, avait disparu derrière l’angle de la maison.

— Où vont-ils ? demandai-je à un garçon qui s’était approché de moi.

Il me répondit :

— En prison.

Voici l’explication que me donna ce même garçon.

Pendant que la belle fille chantait debout à l’extrémité de la table d’hôte, les yeux levés au ciel, un domestique de l’hôtel — le même, me dit le garçon, qui lui tenait le bras en sortant — avait remarqué derrière elle, dans l’ombre d’un buffet où les sommeliers posaient la desserte, une certaine quantité de poivre et de sel répandue à terre. De temps en temps, l’homme qui accompagnait le chant sur l’épinette s’adossait comme fatigué à ce buffet. Le domestique parla à l’hôte de ce poivre et de ce sel. On visita l’argenterie.

Une grosse salière d’argent avait disparu.

Là-dessus, le domestique s’était précipité sur la belle chanteuse, en criant : — Fouillez cette femme !

Malgré sa résistance et celle de l’homme, on l’avait fouillée, et, dans une poche cachée sous les larges plis de sa jupe, on avait trouvé la salière.