Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/236

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le porte-balle avignonnais : Faites donner quinze sous à cet homme, ici la scène change. L’hôtelier vous regarde d’un air effaré et conclut de ces quatre petits mots que vous n’avez pas d’argent. Rien de grotesque comme un nuage de ce genre sur une figure d’aubergiste. Son œil va tour à tour avec anxiété de votre sac de nuit à vous, de vous à votre sac de nuit, et le stupide portefaix broche sur le tout. Comme vous avez faim, comme vous tenez à coucher quelque part, vous ne vous fâchez pas, vous tirez un napoléon de votre poche et vous dites à l’hôtelier : Changez-moi ceci. Un moment après, l’hôtelier revient avec la monnaie, rassuré et piteux. Alors vous prenez dans le tas quinze sous, et pour les trois chemises qu’il a portées et pour les trois pas qu’il a faits, vous les donnez au portefaix.

Ici autre péripétie. Le géant refuse. — Ce n’est pas assez, dit-il. Vous êtes légèrement surpris. Ah bah ! pensez-vous, c’est un sauvage qui ne connaît pas le prix de l’argent ; et vous lui donnez vingt sous. — Il me faut trente sous, dit l’homme.

Je suis assez indifférent à l’endroit des pièces de trente sous, indifférent comme un millionnaire, indifférent comme un poëte, quoique je ne sois ni poëte ni millionnaire. Cependant je déclare qu’une pièce de trente sous m’a quelquefois donné de la colère pour toute ma vie. Je me souviendrai jusqu’à mon dernier jour de la pièce de trente sous d’Avignon.

Vous essayez quelques observations : — Comment ! pour trois pas ! pour un paquet qui pèse trois livres ! Mais pour quinze sous un commissionnaire traverse tout Paris les crochets sur le dos ! mais, mon drôle, tu gagnes donc cinquante francs par jour ? — Le géant reste impassible. — Nous sommes tous associés à Avignon, dit-il, et il me faut trente sous. Vous reprenez ; — Mais si j’avais une malle ? Il répond : — Ce serait trois francs.

Que faire ? vous colleter avec cet homme ? en référer à l’aubergiste ? faire appeler le commissaire de police ? Mais l’aubergiste et lui s’entendent ; ils partagent sans doute. Mais le commissaire de police vous fera perdre votre temps en niaiseries quasi judiciaires. Mais le combat avec l’homme serait inégal, et puis toute la repoussante cohue des porte-balles d’Avignon est là qui pullule sous les fenêtres. En tout cas ce serait beaucoup de bruit pour peu de chose.

L’homme continue de répéter : Trente sous ! nous sommes tous associés.

Alors vous lui dites : — Donc vous êtes une bande, et vous lui donnez ses trente sous.

Mais vous êtes outré et indigné. La face sinistre et louche du portefaix vous remet d’étranges souvenirs en mémoire ; vous vous rappelez les sanglantes prouesses de cette populace d’Avignon, et, à propos d’un sac de nuit et d’une pièce de trente sous, vous voyez apparaître sous le plafond