Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/344

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vécu cinq ans, dispersés dans les bois et dans la montagne, sans mettre le pied dans leurs maisons. Tristes instants pour une nation que ceux où le chez soi disparaît. Les uns étaient enrôlés, les autres en fuite. Il fallait être carliste ou cristino. Les partis veulent qu’on soit d’un parti. Les cristinos brûlaient les carlistes, et les carlistes les cristinos. C’est la vieille loi, la vieille histoire, le vieil esprit humain.

Ceux qui s’abstenaient étaient traqués aujourd’hui par les carlistes et fusillés demain par les cristinos. Toujours quelque incendie fumait à l’horizon.

Les nations en guerre connaissent le droit des gens, les partis, non.

Ici la nature fait tout ce qu’elle peut pour rasséréner l’homme, et l’homme fait tout ce qu’il peut pour assombrir la nature.

Don Carlos ne prenait, de sa personne, aucune part à la guerre. Il résidait tantôt à Tolosa, tantôt à Ernani. Quelquefois, il allait d’une ville à l’autre, tenant une petite cour, ayant des levers, et vivant selon l’étiquette espagnole la plus rigoureuse. Quand il arrivait dans quelque village où il n’avait pas encore logé, on lui choisissait la meilleure maison ; mais il savait se contenter de peu. Il allait ordinairement vêtu d’une redingote de couleur sombre, sans épaulettes ni broderies, avec la toison d’or et la plaque de Charles III. Son fils, le prince des Asturies, portait le béret basque, et avait fort bonne mine ainsi. Don Carlos, madame la princesse de Beïra sa femme, et le prince des Asturies, voyageaient à cheval ; et madame la princesse de Beïra donnait l’exemple du courage dans le péril et de la gaieté dans la fatigue. Plusieurs fois le groupe royal faillit être surpris par Espartero ; la princesse alors montait allègrement à cheval, et disait en riant : Vamos.

Ferdinand VII n’aimait pas don Carlos, et le craignait. Il l’accusait de conspirer sous son règne ; ce qui n’était pas. Pourtant, la dernière personne que le roi Ferdinand voyait tous les soirs avant de s’endormir, c’était son frère. À minuit don Carlos entrait, baisait la main du roi, et sortait, souvent sans que les deux frères eussent échangé une parole.

Les gardes du corps avaient ordre de ne laisser entrer à cette heure dans la chambre royale que don Carlos et le fameux père Cyrillo. Ce père Cyrillo avait de l’esprit et des lettres. C’est un profil qui eût valu la peine d’être dessiné entre deux pareils princes et deux pareils frères. Les partis l’ont défiguré à fantaisie avec une étrange fureur.

Il y avait beaucoup d’anglais parmi les gardes du corps de Ferdinand VII. C’était à eux que le roi parlait le plus volontiers quand il allait jouer, après la messe, cette partie de billard qui était sa plus grande affaire, et qui durait presque toute la journée. Lorsqu’il était en belle humeur, il leur donnait des cigares.