Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/348

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


âge et de toute figure, jeunes, vieilles, laides, jolies, les jolies coquettes et parées, les vieilles en haillons. Dans ces pays rustiques, la femme est moins heureuse que le papillon de son champ. Il commence par être chenille ; ici c’est par là que la femme finit.

Comme elles parlaient toutes à la fois, je n’en entendais aucune, et j’ai été quelque temps avant de comprendre. Enfin des barques amarrées au rivage m’ont expliqué la chose. J’étais au milieu d’un groupe de batelières qui m’offraient de me faire passer l’eau.

Mais pourquoi des batelières et non des bateliers ? Que signifiait cette obsession si ardente qui semblait avoir une frontière et ne jamais la franchir ? Enfin, où voulaient-elles me conduire ? Autant d’énigmes, autant de raisons pour aller en avant.

Je demandai son nom à la plus jolie ; elle s’appelait Pepa. Je sautai dans son bateau.

En ce moment j’aperçus un passager qui était déjà dans une autre barque ; nous courions risque d’attendre longtemps chacun de notre côté ; en nous réunissant nous pouvions partir tout de suite. Comme le dernier venu, c’était à moi de rejoindre l’autre. Je quittai donc le bateau de Pepa. Pepa faisait la moue ; je lui donnai une peseta ; elle prit l’argent, et continua de faire la moue, ce qui me flatta singulièrement ; car une peseta, c’était, comme me l’expliqua mon compagnon de route, le double du prix maximum du passage. Elle avait donc l’argent, sans la peine.

Cependant nous avions quitté le bord, et nous voguions dans un golfe où tout était vert, la vague et la colline, la terre et l’eau. Notre nacelle était conduite par deux femmes, une vieille et une jeune, la mère et la fille. La fille, fort jolie et fort gaie, avait nom Manuela et surnom la Catalana. Les deux batelières ramaient debout, d’arrière en avant, chacune avec un seul aviron, d’un mouvement lent, souple et gracieux. Toutes deux parlaient passablement français. Manuela, avec son petit chapeau de toile cirée orné d’une grosse rose, sa longue natte tressée et flottante sur le dos à la mode du pays, son fichu jaune vif, son jupon court, sa jambe bien faite, montrait les plus belles dents du monde, riait beaucoup et était charmante. Quant à la mère, hélas ! elle aussi avait été papillon.

Mon compagnon était un espagnol silencieux, qui, me trouvant plus silencieux que lui, prit, comme il arrive toujours, le parti de m’adresser la parole. Il commença, bien entendu, par achever son cigare. Puis il se tourna vers moi. En Espagne, cigare qui finit, causerie qui commence. Moi, comme je ne fume pas, je ne cause pas. Je n’ai jamais la grande raison qui fait le commencement d’une conversation, la fin d’un cigare.

— Seigneur, me dit mon homme en espagnol, l’avez-vous déjà vu ?