Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/353

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le bras de mer, et dont j’ai oublié de vous faire le portrait ; je répare mon oubli : chapeau râpé à haute forme et à bords étroits, redingote bleue usée aux coutures, boutonnée de deux boutons l’un, grosse chaîne de montre avec clef de cornaline, figure de juif sans le sou qui prête son nom pour des opérations douteuses. Voici maintenant notre dialogue sur le bord du bateau. Figurez-vous-le dans le castillan le plus rapide que vous pourrez imaginer :

— Eh bien, seigneur français ?

— Eh bien ?

— Qu’en dites-vous ?

— De quoi ?

— L’avez-vous vue ?

— Quoi ?

— L’avez-vous mesurée ?

— Quoi ?

— N’est-ce pas la plus longue de la province ?

— De quelle province et qu’est-ce qui est long ?

— Pardieu ! la corderie !

— Quelle corderie ?

— La corderie que vous venez de voir ! La corderie d’ici, donc !

— Il y a une corderie ici ?

— Ah ! le seigneur cavalier français est de belle humeur et veut s’amuser ; mais il sait bien qu’il y a une corderie, puisqu’il a fait deux cents lieues exprès pour la voir.

— Moi ? pas du tout.

— N’est-ce pas que c’est beau ? tiré au cordeau ? long ? magnifique ? droit comme un I ?

— Je n’en sais rien.

— Ah çà ! reprit l’homme en me regardant entre les deux yeux, sérieusement, cavalier, vous ne l’avez donc pas vue ?

— Quoi ?

— La corderie ?

— Apprenez, seigneur, répliquai-je avec majesté, que je hais particulièrement les choses longues, magnifiques et tirées au cordeau, et que je ferais deux cents lieues pour ne pas voir une corderie.

Je dis ces paroles mémorables d’une façon si solennelle et avec un accent si profond que mon homme en recula. Il me regarda d’un air effaré ; et, tandis que la barque s’éloignait du bord, je l’entendis qui disait au bateleras restées sur l’escalier, en me désignant d’un haussement d’épaules : Un loco ! Un fou.