Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/361

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Les anglais n’ont laissé dans la ville de Pasages d’autres vestiges que les deux syllabes OLD. COLD. qui faisaient partie de quelque enseigne de marchand et qui sont encore lisibles, à côté du portail de Philippe II, sur le mur de la maison que j’habite.

Maintenant le port de Pasagcs est à peu près désert. Les bateaux pêcheurs seuls y séjournent. Des armateurs bayonnais y font construire, sous des noms espagnols qu’on leur prête à Bilbao ou à Santander, des navires destinés au commerce de l’Espagne et qui ne jouiraient pas des franchises s’ils n’étaient point bâtis en Espagne. Pasages sert à cela. Et voilà pourquoi on y a établi, en 1842 je crois, la grande corderie qui est dans le chantier, et que j’avais tant dédaignée. Cette corderie est un long boyau et une belle corderie. J’ai fini par la visiter. Vous voyez que je me civilise.

Le port n’est plus protégé militairement que par un petit castillo installé sur le rocher à mi-côte, à l’entrée de la seconde articulation de la gorge. Cette forteresse est défendue par d’innombrables puces et aussi par quelques soldats.

Pasages, du reste, se garderait presque tout seul. La nature l’a admirablement fortifié. L’entrée du port est redoutable. Tous les ans quelque bâtiment s’y perd. L’an dernier, un navire chargé de planches pour une cinquantaine de mille francs, cherchant à s’y réfugier par un gros temps, fut pris en travers au moment où il entrait dans le second bassin du détroit, et jeté par une lame sur le rocher à plus de soixante pieds au-dessus de la mer. Il ne retomba pas. Les ongles du rocher le saisirent et s’y enfoncèrent de toutes parts. Une croix de fer qui tremble au vent marque aujourd’hui l’endroit où ce grand navire resta cloué.


Voulez-vous savoir à présent la vie que je mène ici ? Comme je ne ferme pas ma fenêtre et que ma porte ne ferme pas, dès l’aube le soleil qui brille et l’enfant qui jase me réveillent. Je n’ai pas le chant du coq, mais j’ai le cri des bateleras, ce qui revient au même. Si la marée monte, tout en me levant je les vois de mon balcon qui se hâtent vers le fond du golfe.

Elles sont toujours deux dans un bateau, un peu à cause de la pesanteur du bateau, beaucoup à cause de la jalousie des maris et des amants. Cela fait des couples, et chaque couple a son nom ; la Catalana y su madre, Maria Juana et Maria Andres, Pepa et Pepita, las compañeras et las evaristas. Les evaristas sont très jolies ; les officiers de la garnison de Saint-Sébastien se font volontiers promener par elles, mais elles sont sages, elles promènent en effet les officiers. Elles ont toujours un bouquet sur leur chapeau ciré, et, quand elles se penchent sur l’aviron, leur court jupon de drap noir à gros plis laisse voir leur jambe bien faite et bien chaussée.