Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/375

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III


5 août, midi.

En suivant toujours la route à mi-côte, après avoir passé le castillo, sa guérite et sa sentinelle, je rencontre un lavoir.

Ce lavoir est la plus charmante caverne qu’il y ait. Une roche énorme, qui est une des arêtes vives de la montagne et qui se prolonge assez au-dessus de ma tête, forme là une sorte de grotte naturelle. Cette grotte distille une source dont l’eau tombe abondamment, quoique goutte à goutte, de toutes les fentes de la voûte. On dirait une pluie de perles. L’entrée de la grotte est tapissée d’une végétation si riche et si épaisse que c’est comme un énorme porche de verdure. Toute cette verdure est pleine de fleurs. Au milieu des branches et des feuilles, un long brin d’herbe forme une sorte d’aqueduc microscopique et sert de conduit à un petit filet d’eau qui le parcourt dans toute sa longueur et tombe par son extrémité, en s’arrondissant sur le fond obscur de la grotte, comme un filet d’argent. Une nappe d’eau limpide que resserre un parapet remplit toute la grotte. Les pierres non cimentées donnent issue à l’eau qui s’enfuit dans les cailloux.

Le sentier passe à quelque distance du parapet, dont il est séparé par une large et fraîche pelouse de cresson. On voit l’eau à travers les feuilles et l’on entend murmurer la source sous la verdure. Si l’on se retourne, on aperçoit la baie du Passage et à l’horizon la pleine mer.

Trois femmes, les jambes dans l’eau jusqu’aux genoux, lavent leur linge dans le lavoir. On ne peut pas dire qu’elles le battent, mais qu’elles le frappent. Leur procédé consiste à fouetter violemment, du linge qu’elles tiennent dans la main, la pierre du parapet. L’une est une vieille femme. Les deux autres sont deux jeunes filles. Elles s’arrêtent quelques instants, me regardent, puis se remettent à la besogne.

Après quelques moments de silence : — Monsieur, me dit la vieille en mauvais français, vous venez de la montagne ? Je lui réponds en basque médiocre : — Buy, bicho nequesa[1]. Les jeunes filles se regardent en dessous et se mettent à rire.

L’une est blonde, l’autre est brune. La blonde est la plus jeune et la plus jolie. Ses cheveux nattés en une seule queue par derrière, selon la mode du pays, prennent sur le sommet de la tête une teinte fauve, comme

  1. Oui, chemin difficile.