Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/404

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Tout est beau dans ce cloître, la dimension et la proportion, la forme et la couleur, l’ensemble et le détail, l’ombre et la lumière. Tantôt c’est une vieille fresque qui anime et fait vivre la muraille, tantôt un sépulcre de marbre rongé par les années, tantôt une porte de chêne raccommodée et rapiécée de façon à mêler curieusement les menuiseries de toutes les époques.

Pendant que je passais, le vent taisait vaciller sur les clôtures de fer du jardin de vieilles fleurs de lys navarraises à demi arrachées, à côté desquelles s’épanouissaient dans tout leur parfum et dans toute leur splendeur les éternelles fleurs de lys du bon Dieu.

Le pavé sur lequel on marche est formé de longues dalles noires. Chaque dalle porte un chiffre et couvre un mort. Il y a quelque chose d’aride et de glacé dans cette façon d’étiqueter les trépassés. Je consens à devenir une poussière, une cendre, une ombre ; il me répugne de devenir un chiffre. C’est le néant sans sa poésie ; c’est trop le néant.

À l’un des angles du cloître, quelques ogives lancettes, en partie murées, se développent autour d’une sorte de chambre mystérieuse. C’est une chapelle. Mais pourquoi l’avoir séparée de l’église ?

Je n’y voyais qu’un ameublement assez délabré, un crucifix, un autel de bois, une lampe de fer-blanc estampé. Cependant j’admirais la grille de fer qui ferme les deux côtés de la chapelle ouverts sur le cloître et qui est un précieux échantillon de la serrurerie drue et compliquée du quatorzième siècle. Cette grille est la curiosité de la chapelle, et par le travail, et par la matière. Ce n’est que du fer pourtant, mais c’est du fer illustre.

À la bataille de Tolosa, le miramolin fit entourer son camp d’une chaîne de fer, que le roi de Navarre brisa d’un coup de hache. Comme la chevelure de Bérénice qui prit rang parmi les étoiles, cette chaîne est devenue une des constellations du blason. Elle a composé les armoiries du royaume de Navarre, et naguère encore elle avait la moitié de l’écu de France. Or c’est avec le fer de cette chaîne qu’on a fait cette grille. Voilà du moins ce que révèle au passant et ce qu’affirme, dans un écriteau placé au-dessus de la grille, ce quatrain d’un latin un peu barbare et énigmatique :

cinger quæ cernis crucifixum ferrea vincla
barraricæ gentis funere rupta manent.
santius exuvias discerpias vindice ferro
huc, illuc sparsit stemata frusia pius.
año 1212

Je n’ai rien à répliquer à ce quatrain, sinon que le travail de la grille dénonce le quatorzième siècle et point du tout le treizième.