Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/412

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la cabane dans la montagne.


Le soleil se couchait, les brumes commençaient à monter des torrents qu’on entendait bruire profondément dans des ravins perdus. Le col devenait de plus en plus sauvage. Nulle trace d’habitation. J’étais excédé de fatigue. J’avisai à droite à mi-côte, à quelques pas du sentier, au pied d’une haute roche à pic, un bloc de marbre blanc à demi enfoncé dans la terre. Un grand sapin mort de vieillesse et tombé de l’escarpement s’était arrêté à ce bloc en roulant sur la pente et le couvrait de son branchage desséché et hideux. Harassé comme je l’étais, ce bloc et cet arbre mort, sur lesquels dans ma pensée j’accrochais, comme des tentes, nos muletas et nos couvertures, me parurent constituer une chambre à coucher très confortable.

J’appelai mes compagnons, qui me devançaient d’une vingtaine de pas, et je leur expliquai mon architecture nocturne, leur déclarant que mon intention était de bivouaquer là. Azcoaga se mit à rire. Irumberri, pour toute réponse, regarda la fumée de son cigare s’envoler au soleil. Escumuturra el Puño (le poing) me prit la main :

— Y pensez-vous, seigneur français ? et y êtes-vous résolu ?

— Je ne suis pas résolu, dis-je, je suis éreinté.

— Vous voulez coucher là !

— Je me résigne à coucher là.

— Bah ! mais regardez donc de quoi votre logis sera fait. Il n’y a que les morts qui couchent dans des chambres de marbre et de sapin.

Les montagnards comme les marins sont superstitieux. Or, je déclare que dans la montagne je suis montagnard et que sur mer je suis marin, c’est-à-dire superstitieux dans les deux cas, et, sans raisonner, superstitieux tout bonnement, de la façon dont on l’est autour de moi. La réflexion sépulcrale d’Escumuturra me fit rêver.

— Allons, reprit-il, quelques pas encore, amigo. Je vous jure, seigneur, qu’à un demi-quart de lieue d’ici nous allons trouver bon gîte.

— Un demi-quart de lieue d’Espagne ! m’écriai-je. Il est six heures du soir, nous arriverons à minuit.

Escumuturra me répondit avec gravité :

— Nous arriverons à minuit si le diable allonge le chemin, et dans vingt minutes si le français allonge le pas.

Andamos, dis-je.

La caravane se remit en marche.