Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/614

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dant ce n’est pas là la seule raison qui me retienne ; il y en a une plus forte, qui est l’impossibilité absolue où je suis de faire un bon vers dans ce temps-ci et la ferme volonté de n’en plus imprimer de médiocres ni même d’aucun genre d’ici à un très long temps. L’aura popularis n’est plus pour nous, il faut carguer sa voile. Quant au voyage même à Chamouny, je n’y puis plus penser ; la fièvre tierce qui me ronge depuis neuf mois vient de me reprendre à l’issue des eaux, et je me hâte de revenir chez moi pour n’en plus sortir, qu’elle ne m’ait vaincu ou que je n’en aie triomphé… J’espère, mon cher ami, que vous comprendrez les motifs de mon refus et que vous les expliquerez à Nodier ; rien ne m’aurait plu davantage que d’unir mon nom au sien et au vôtre dans un ouvrage où tous nos genres trouvaient si naturellement leur place…

Le traité n’en fut pas moins maintenu, mais sans la collaboration de Lamartine.

Les voyageurs se préparèrent au départ.

Il fallait à cette époque un passeport. Nous avons eu entre les mains deux des passeports de Victor Hugo : celui qui lui avait été délivré le 20 avril 1825 pour aller voir son père à Blois et celui du 29 juillet 1825 qu’il avait demandé pour se rendre en Suisse. Si l’on veut apprécier toute la valeur de ces sortes de documents et la compétence de ceux qui sont chargés de les rédiger, on verra par la comparaison de ces deux pièces établies à trois mois d’intervalle quelles étranges fantaisies d’optique subissait l’œil avisé de nos enquêteurs :

AVRIL 1825. JUILLET 1825.
Front : moyen. Front : haut.
Yeux : bruns. Yeux : gris.
Nez : gros. Nez : ordinaire.
Bouche : moyenne.xxxxx Bouche : uniforme.
Taille : 1 m. 70.

Victor Hugo avait oublié son passeport en partant. Et en montant la côte du Vermenton il fut appréhendé par des gendarmes qui, un peu surpris de voir un homme si jeune décoré, lui demandèrent ses papiers ; ils lui auraient fait sans doute un mauvais parti si Nodier, homme d’un âge respectable, n’était intervenu. Quelques jours plus tard, Victor Hugo reçut son passeport ; mais s’il avait voulu démontrer l’inutilité de ces parchemins il aurait pu produire les deux passeports fort peu concordants.

Les voyageurs furent reçus à Mâcon par Lamartine qui les conduisit à Saint-Point ; de là ils partirent pour la Suisse et arrivèrent à Genève. On visita Lausanne et on se rendit à Chamonix. Victor Hugo se mit à la tâche, écrivit aussitôt le trajet de Sallanches à Chamonix, car il voulait être en règle avec son éditeur.

Il s’était chargé aussi de tenir la comptabilité des excursionnistes. Sur la couverture d’un cahier formé de grandes feuilles de papier pliées en deux et cousues, on lit ce titre :

JOURNAL DE VOYAGE
À CHAMONIX.
Août et septembre 1825.

Sur une feuille double il inscrivait ses dépenses et sur la feuille suivante celles de Charles Nodier. Chaque feuille était divisée en plusieurs colonnes : dates, détail, nourriture, entretien, service, frais imprévus. C’était un bien grand luxe de rubriques. L’expérience devait lui démontrer qu’il avait été trop prévoyant et trop méticuleux, car les colonnes : entretien, service, frais imprévus restèrent vides. Il simplifia donc son livre de comptabilité en le divisant seulement en trois colonnes : dates, détail, nourriture.

Les voyageurs firent l’ascension du Montanvert. Mme Victor Hugo, qui était restée avec Mme Charles Nodier au sommet du plateau, laissa les hommes visiter la mer de glace. Elle donne