Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/75

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pleines jambes ou du sable jusqu’aux genoux. J’avais doublé le pas vers six heures. Un charretier qui s’en revenait chargé de tangue m’avait averti qu’à sept heures la mer serait sur la route. C’était un beau spectacle quand j’arrivai près de la mer. J’étais sur une colline. J’avais devant moi une immense plaine, jadis façonnée par les flots et couverte de grosses vagues de terre. L’océan l’avait faite à son image. Sur toute cette plaine verdoyait un gazon fin et rare, brouté par quelques moutons maigres. Au fond était la mer qui venait ridée à très petits plis, rapide, et envahissant le sol par larges nappes. À ma droite s’étendait une perte de vue de collines et de bruyères. À ma gauche, sur une hauteur coupée brusquement à la mer, le clocher crénelé de Port-Bail s’estompait dans une vapeur grise. Un gros nuage, durement appuyé sur le soleil couchant, en faisait jaillir les rayons de toutes parts, comme l’eau autour d’une éponge. La route était libre encore. En bas, dans le ravin, un cavalier, à cheval sur un sac plein qui lui écartait les jambes, se hâtait pour arriver au village avant la mer. J’en fis autant. Au moment où j’entrais dans le bourg, le flot me mouillait les talons.

Comme j’entrais, un groupe de paysannes faisait grand bruit dans un angle de murs. Il y avait là une misérable petite créature borgne, rachitique et déguenillée, qui pleurait douloureusement. Les femmes paraissaient la haranguer. Voici ce que c’était. Cette pauvre fille est épileptique depuis sa naissance, paralysée de la moitié du corps depuis dix ans, borgne depuis six mois. Et la misère par-dessus. Depuis dix ans on la tient au lit. Elle était sortie aujourd’hui de sa masure pendant que ses parents étaient aux champs, profitant de leur absence pour s’aller noyer. Ces femmes l’en empêchaient. Je n’ai jamais vu plus amer désespoir. La pauvre enfant, hideuse d’ailleurs, n’est pas si grande que Didine. Je lui ai demandé son âge. — Quinze ans, mon bon monsieur, m’a dit une des femmes. Elle a interrompu d’un ton farouche en regardant ses petits membres : — J’ai seize ans. Je lui ai donné quelque argent, en lui disant d’avoir bon espoir, que le bon Dieu était là. Elle m’a plus remercié de la bonne parole que de l’argent. Du reste, il paraît que ce n’est pas la première fois qu’on l’empêche de se noyer. De temps en temps on la rencontre allant vers la mer à l’heure où la marée monte.

Quand je suis arrivé à Barneville, le soleil était tout à fait couché, de beaux arbres d’encre se découpaient sur le ciel d’argent du crépuscule, la mer imitait à l’horizon le bruit des carrosses de Paris. Je ne savais dans cette ombre où trouver un gîte ; mais enfin, la providence aidant, me voici à une table quelconque d’où je t’écris, mon Adèle. J’écris aussi aux enfants. Dis-leur de m’écrire, tous, même Dédé (à Caen, poste restante). Je vous