Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., En voyage, tome II.djvu/94

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


la somme. — arras.


Arras, 13 août, 6 heures du soir.

J’ai calculé que tu recevrais ma première lettre au moment même où je t’écris la seconde. C’est un bonheur pour moi de songer que j’occupe ta pensée à l’instant précis où la mienne est fixée sur toi.

Me voici à Arras, prêt à pénétrer dans la Belgique. Hier matin, j’ai suivi en bateau à vapeur les bords de la Somme d’Amiens à Abbeville. Au moment où je m’embarquais, le soleil se levait dans une brume épaisse au milieu de laquelle se détachait la silhouette immense de la cathédrale, sans aucun détail dans la masse, par le profil seulement. C’était superbe.

Rien de plus joli que les bords de la Somme. Ce n’est qu’arbres, prés, herbages, et villages charmants. Mes yeux ont pris là un bain de verdure. Rien de grand, rien de sévère ; mais une multitude de petits tableaux flamands qui se suivent et se ressemblent ; l’eau coulant à rase-bord entre deux berges de roseaux et de fleurs, des îles exquises, la rivière gracieusement tordue au milieu d’elles, et partout de petites prairies heureuses à herbe épaisse, avec de belles vaches pensives sur lesquelles un chaud rayon de soleil tombe entre les grands peupliers. De temps en temps on s’arrête aux écluses ; et, pendant que ce petit travail se fait, la machine à vapeur geint comme une bête fatiguée.

On côtoie ainsi Picquigny qui a un beau clocher, et le grand château presque royal à façade de brique et de pierre qui appartient à M. de Boubers. Il y a aussi à droite en descendant, dans une île, des ruines qui m’ont paru remarquables, quoique ruinées un peu trop bas pour le voyageur qui passe en bateau derrière les hautes herbes. Ces herbes et ces roseaux, du reste, font un effet charmant. Quand le sillage du bateau vient les secouer en touchant le bord, elles se mettent à saluer les passants de la façon la plus gracieuse du monde et la plus empressée.

J’ai revu Abbeville avec grand plaisir ; et à quatre heures je suis parti pour Doullens où j’arrivais à neuf heures du soir.

Une belle surprise pour qui ne connaît pas bien cette route, c’est Saint-Riquier, merveilleuse abbaye du quinzième siècle, presque en ruine, qui vous apparaît tout à coup à trois lieues d’Abbeville. J’ai mis pied à terre, bien entendu, et j’ai passé une heure à tourner dans les