Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/129

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Livre cinquième - Le Parlementarisme


Les Orateurs

Tout cela était vivant, ardent, fécond, tumultueux, grand. Et quand tout avait été plaidé, débattu, scruté, fouillé, approfondi, dit, contredit, que sortait-il du choc ? toujours l’étincelle ; que sortait-il du nuage ? toujours la clarté. Tout ce que pouvait faire la tempête, c’était d’agiter le rayon et de le changer en éclair. Là, à cette tribune, on a posé, analysé, éclairé et presque toujours résolu toutes les questions, questions de finances, questions de crédit, questions de travail, questions de circulation, questions de salaire, questions d’état, questions de territoire, questions de paix, questions de guerre. Là on a prononcé, pour la première fois, ce mot qui contenait toute une société nouvelle : les Droits de l’Homme. Là on a entendu sonner pendant cinquante ans l’enclume sur laquelle des forgerons surhumains forgeaient des idées pures ; les idées, ces glaives du peuple, ces lances de la justice, ces armures du droit. Là, pénétrés subitement d’effluves sympathiques, comme des braises qui rougissent au vent, tous ceux qui avaient un foyer en eux-mêmes, les puissants avocats, comme Ledru-Rollin et Berryer, les grands historiens, comme Guizot, les grands poëtes, comme Lamartine, se trouvaient tout de suite et naturellement grands orateurs.

Cette tribune était un lieu de force et de vertu. Elle vit, elle inspira, car on croirait volontiers que ces émanations sortaient d’elles, tous les dévouements, toutes les abnégations, toutes les énergies, toutes les intrépidités. Quant à nous, nous honorons tous les courages, même dans les rangs qui nous sont opposés. Un jour la tribune fut enveloppée d’ombre ; il sembla que l’abîme s’était fait autour d’elle ; on entendait dans cette ombre comme le mugissement d’une mer, et tout à coup, dans cette nuit livide, à ce rebord de marbre où s’était cramponnée la forte main de Danton, on vit apparaître une pique portant une tête coupée. Boissy d’Anglas salua.

Ce jour-là fut un jour menaçant. Mais le peuple ne renverse pas les tribunes. Les tribunes sont à lui, et il le sait. Placez une tribune au Centre du monde, et avant peu, aux quatre coins de la terre, la République se lèvera. La tribune rayonne pour le peuple, il ne l’ignore pas. Quelquefois la tribune le courrouce et le fait écumer ; il la bat de son flot, il la couvre même ainsi qu’au 15 mai, puis il se retire majestueusement comme l’océan et la laisse debout comme le phare. Renverser les tribunes, quand on est le peuple, c’est une sottise ; ce n’est une bonne besogne que pour les tyrans.