Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/146

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


exilé et vers l’antique honneur des fleurs de lys ? a-t-il été permis aux orléanistes de se tourner vers cette famille proscrite qu’honorent les vaillants services de deux soldats, MM. de Joinville et d’Aumale, et qu’illustre cette grande âme, Mme la duchesse d’Orléans ? a-t-on offert au peuple, qui n’est pas un parti, lui, qui est le peuple, c’est-à-dire le souverain, lui a-t-on offert cette République vraie devant laquelle s’évanouit toute monarchie comme la nuit devant le jour, cette République qui est l’avenir évident et irrésistible du monde civilisé ; la République sans dictature ; la République de concorde, de science et de liberté ; la République du suffrage universel, de la paix universelle et du bien-être universel ; la République initiatrice des peuples et libératrice des nationalités ; cette République qui, après tout et quoi qu’on fasse, « aura », comme l’a dit ailleurs l’auteur de ce livre, « la France demain et après-demain l’Europe » ? A-t-on offert cela ? Non. Voici comment M. Bonaparte a présenté la chose : il y a eu à ce scrutin deux candidats : premier candidat, M. Bonaparte ; deuxième candidat, l’abîme. La France a eu le choix. Admirez l’adresse de l’homme, et un peu son humilité. M. Bonaparte s’est donné pour vis-à-vis dans cette affaire, qui ? M. de Chambord ? Non. M. de Joinville ? Non. La République ? Encore moins. M. Bonaparte, comme ces jolies créoles qui font ressortir leur beauté au moyen de quelque effroyable hottentote, s’est donné pour concurrent dans cette élection un fantôme, une vision, un socialisme de Nuremberg avec des dents et des griffes et une braise dans les yeux, l’ogre du Petit Poucet, le vampire de la Porte Saint-Martin, l’hydre de Théramène, le grand serpent de mer du Constitutionnel que les actionnaires ont eu la bonne grâce de lui prêter, le dragon de l’Apocalypse, la Tarasque, la Drée, le Gra-ouilli, un épouvantail. Aidé d’un Ruggieri quelconque, M. Bonaparte a fait sur ce monstre en carton un effet de feu de Bengale rouge, et a dit au votant effaré : Il n’y a de possible que ceci ou moi ; choisis ! Il a dit : Choisis entre la belle et la bête ; la bête, c’est le communisme ; la belle, c’est ma dictature. Choisis ! – Pas de milieu ! La société par terre, ta maison brûlée, ta grange pillée, ta vache volée, ton champ confisqué, ta femme violée, tes enfants massacrés, ton vin bu par autrui, toi-même mangé tout vif par cette grande gueule béante que tu vois là, ou moi empereur ! Moi, neveu du grand homme. Choisis. Moi, ou Croquemitaine.

Le bourgeois, effrayé et par conséquent enfant, le paysan, ignorant et par conséquent enfant, ont préféré M. Bonaparte à Croquemitaine. C’est là son triomphe.