Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/399

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Le bataillon, sorti probablement de la caserne Popincourt, qui était très voisine, avait occupé la rue vis-à-vis le cul-de-sac pendant plus d’une demi-heure, puis était rentré dans la caserne. Avait-on jugé l’attaque inopportune ou périlleuse, la nuit, dans ce cul-de-sac étroit, et au milieu de ce redoutable quartier Popincourt où l’insurrection avait tenu si longtemps en juin 1848 ? Il paraît certain que les soldats avaient visité quelques maisons du voisinage. Suivant des renseignements qui nous parvinrent plus tard, nous aurions été suivis, en sortant du n° 2 du quai Jemmapes, par un homme de la police, lequel nous aurait vus entrer dans cette maison où logeait un M. Cornet, et serait allé immédiatement à la préfecture dénoncer à ses chefs notre gîte. Le bataillon envoyé pour nous saisir cerna la maison, la fouilla de la cave au grenier, n’y trouva rien, et s’en alla.

Cette quasi-synonymie de Cornet et de Cournet dépista les limiers du coup d’État. Le hasard, on le voit, s’était mêlé utilement de nos affaires.

Je causais près de la porte avec Baudin et nous échangions quelques indications dernières, quand un jeune homme à barbe châtaine, mis comme un homme du monde et en ayant toutes les manières, et que j’avais remarqué pendant que je parlais, s’approcha de moi.

— Monsieur Victor Hugo, me dit-il, où allez-vous coucher ?

Je n’y avais pas songé jusqu’à ce moment-là.

Il était peu prudent de rentrer chez moi.

— Ma foi, lui répondis-je, je n’en sais rien.

— Voulez-vous venir chez moi ?

— Je veux bien.

Il me donna son nom. Il s’appelait M. de la R. [1], il connaissait la famille d’alliance de mon frère Abel, les Montferrier parents des Cambacérès, et il demeurait rue Caumartin. Il avait été préfet sous le gouvernement provisoire. Il avait une voiture là. Nous y montâmes ; et comme Baudin m’annonça qu’il passerait la nuit chez Cournet, je lui donnai l’adresse de M. de la R., afin qu’il pût m’y envoyer chercher, si quelque avis de mouvement venait du faubourg Saint-Marceau ou d’ailleurs. Mais je n’espérais plus rien pour la nuit, et j’avais raison.

Un quart d’heure environ après la séparation des représentants et après notre départ de la rue Popincourt, Jules Favre, Madier de Montjau, de Flotte et Carnot, que nous avions fait avertir rue des Moulins, arrivèrent chez Cournet, accompagnés de Schœlcher, de Charamaule, d’Aubry (du Nord) et de Bastide. Quelques représentants se trouvaient encore chez Cournet. Plusieurs, comme Baudin, devaient y passer la nuit. On fit part à nos

  1. M. de la Roëllerie.