Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/440

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Cependant vous avez dû monter à bord de ce vaisseau, vos enfants et vos frères y sont avec vous, votre mère y est embarquée. Un pirate arrive, la hache dans une main pour saborder le navire ; la torche dans l’autre pour l’incendier. L’équipage veut se défendre, court aux armes. Direz-vous à l’équipage : Moi, je trouve ce navire mal construit et je veux le laisser détruire ?

— En pareil cas, ajouta Edgar Quinet, qui n’est pas du parti du navire est du parti du pirate.

On nous cria de toutes parts : Le décret ! lisez le décret !

J’étais debout adossé à la cheminée. Napoléon Bonaparte vint à moi, et, s’approchant de mon oreille :

— Vous livrez, me dit-il tout bas, une bataille perdue d’avance.

Je lui répondis : – Je ne regarde pas le succès, je regarde le devoir.

Il répliqua : – Vous êtes un homme politique, et par conséquent vous devez vous préoccuper du succès. Je vous répète, avant que vous alliez plus loin, que c’est une bataille d’avance perdue.

Je repris : – Si nous engageons la lutte, la bataille est perdue, vous le dites, je le crois ; mais si nous ne l’engageons pas, c’est l’honneur qui est perdu. J’aime mieux perdre la bataille que l’honneur.

Il resta un moment silencieux, puis il me prit la main.

— Soit, reprit-il, mais écoutez. Vous courez, vous personnellement, de grands dangers. De tous les hommes de l’Assemblée, vous êtes celui que le président hait le plus. Vous l’avez, du haut de la tribune, surnommé Napoléon-le-Petit ; vous comprenez, c’est inoubliable, cela. En outre, c’est vous qui avez dicté l’appel aux armes, et on le sait. Si vous êtes pris, vous êtes perdu. Vous serez fusillé sur place, ou tout au moins déporté. Avez-vous un lieu sûr où coucher cette nuit ?

Je n’y avais pas encore songé. – Ma foi non, lui dis-je.

Il reprit : – Eh bien, venez chez moi. Il n’y a peut-être qu’une maison dans Paris où vous soyez en sûreté, c’est la mienne. On ne viendra pas vous chercher là. Venez-y le jour, la nuit, à quelque heure qu’il vous plaira ; je vous attendrai, et c’est moi qui vous ouvrirai. Je demeure rue d’Alger, n° 5.

Je le remerciai, l’offre était noble et cordiale, j’en fus touché. Je n’en ai point usé, mais je ne l’ai pas oubliée.

On cria de nouveau : – Lisons le décret. Assis ! assis ! – Il y avait devant la cheminée une table ronde ; on y apporta une lampe, des plumes, des écritoires et du papier ; les membres du comité s’assirent à cette table ; les représentants prirent place autour d’eux sur les canapés et les fauteuils et sur toutes les chaises qu’on put trouver dans les chambres voisines. Quelques-uns cherchèrent des yeux Napoléon Bonaparte. Il s’était retiré.