Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/86

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Quoi qu’il en soit, subitement, comme nous venons de le dire, la cavalerie, l’infanterie, l’artillerie, firent front à la foule massée sur les trottoirs, et, sans qu’on pût deviner pourquoi, brusquement, sans motif, « sans sommation », comme l’avaient déclaré les infâmes affiches du matin, du Gymnase jusqu’aux Bains chinois, c’est-à-dire dans toute la longueur du boulevard le plus riche, le plus vivant et le plus joyeux de Paris, une tuerie commença. »L’armée se mit à fusiller le peuple à bout portant. »Ce fut un moment sinistre et inexprimable : les cris, les bras levés au ciel, la surprise, l’épouvante, la foule fuyait dans toutes les directions, une grêle de balles pleuvant et remontant depuis les pavés jusqu’aux toits, en une minute les morts jonchant la chaussée, des jeunes gens tombant le cigare à la bouche, des femmes en robes de velours tuées roides par les biscaïens, deux libraires arquebusés au seuil de leurs boutiques sans avoir su ce qu’on leur voulait, des coups de fusil tirés par les soupiraux des caves et tuant n’importe qui, le bazar criblé d’obus et de boulets, l’hôtel Sallandrouze bombardé, la Maison d’Or mitraillée, Tortoni pris d’assaut, des centaines de cadavres sur le boulevard, un ruisseau de sang rue Richelieu. »Qu’il soit encore ici permis au narrateur de s’interrompre. »En présence de ces faits sans nom, moi qui écris ces lignes, je le déclare, je suis un greffier, j’enregistre le crime, j’appelle la cause. Là est toute ma fonction. Je cite Louis Bonaparte, je cite Saint-Arnaud, Maupas, Morny, Magnan, Carrelet, Canrobert, Reibell, ses complices, je cite les autres encore dont on retrouvera ailleurs les noms, je cite les bourreaux, les meurtriers, les témoins, les victimes, les canons chauds, les sabres fumants, l’ivresse des soldats, le deuil des familles, les mourants, les morts, l’horreur, le sang et les larmes à la barre du monde civilisé. »Le narrateur seul, quel qu’il fût, on ne le croirait pas. Donnons donc la parole aux faits vivants, aux faits saignants. Ecoutons les témoignages. »

« Nous n’imprimerons pas les noms des témoins, nous avons dit pourquoi, mais on reconnaîtra l’accent sincère et poignant de la réalité. »Un témoin dit :[1] »… Je n’avais pas fait trois pas sur le trottoir quand la troupe qui défilait s’arrêta tout à coup, fit volte-face la figure tournée vers le midi,

  1. Nous rétablissons les noms indiqués en marge du manuscrit ou retrouvés dans les dépositions des témoins. [Jules Gouache.]