Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/92

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faisait partie de la brigade Canrobert fut démontée ; les chevaux, se cabrant au milieu des balles, brisèrent les avant-trains, les roues et les timons, et de toute la batterie, en moins d’une minute, il ne resta qu’une seule pièce qui pût rouler. Un escadron entier du 1er lanciers fut obligé de se réfugier dans un hangar rue Saint-Fiacre. On compta le lendemain, dans les flammes des lances, soixante-dix trous de balle. La furie avait pris les soldats. Au coin de la rue Rougemont, au milieu de la fumée, un général agitait les bras comme pour les retenir ; un chirurgien aide-major du 27e faillit être tué par des soldats qu’il voulait modérer. Un sergent dit à un officier qui lui arrêtait le bras : Lieutenant, vous trahissez. Les soldats n’avaient plus conscience d’eux-mêmes, ils étaient comme fous du crime qu’on leur faisait commettre. Il vient un moment où l’abomination même de ce que vous faites vous fait redoubler les coups. Le sang est une sorte de vin horrible ; le massacre enivre. »Il semblait qu’une main aveugle lançât la mort du fond d’une nuée. Les soldats n’étaient plus que des projectiles. »Deux pièces étaient braquées de la chaussée du boulevard sur une seule façade de maison, le magasin Sallandrouze, et tiraient sur la façade à outrance, à toute volée, à quelques mètres de distance, à bout portant. Cette maison, ancien hôtel bâti en pierre de taille et remarquable par son perron presque monumental, fendue par les boulets comme par des coins de fer, s’ouvrait, se lézardait, se crevassait du haut en bas ; les soldats redoublaient. A chaque décharge un craquement se faisait entendre. Tout à coup un officier d’artillerie arrive au galop et crie : arrêtez ! arrêtez ! La maison penchait en avant ; un boulet de plus, elle croulait sur les canons et sur les canonniers. »Les canonniers étaient ivres au point que, ne sachant plus ce qu’ils faisaient, plusieurs se laissèrent tuer par le recul des canons. Les balles venaient à la fois de la porte Saint-Denis, du boulevard Poissonnière et du boulevard Montmartre ; les artilleurs, qui les entendaient siffler dans tous les sens à leurs oreilles, se couchaient sur leurs chevaux ; les hommes du train se réfugiaient sous les caissons et derrière les fourgons ; on vit des soldats, laissant tomber leur képi, s’enfuir éperdus dans la rue Notre-Dame-de-Recouvrance ; des cavaliers perdant la tête tiraient leur carabine en l’air ; d’autres mettaient pied à terre et se faisaient un abri de leurs chevaux. Trois ou quatre chevaux échappés couraient çà et là effarés de terreur. »Des jeux effroyables se mêlaient au massacre. Les tirailleurs de Vincennes s’étaient établis sur une des barricades du boulevard qu’ils avaient prise à la bayonnette, et de là ils s’exerçaient au tir sur les passants éloignés. On entendait des maisons voisines ces dialogues hideux : – Je gage que je descends celui-ci. – Je parie que non. – Je parie que si. – Et le coup partait. Quand