Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/98

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investigations. Je rencontrai, rue Le Peletier, MM. Bouillon et Gervais (de Caen) ; nous fîmes quelques pas ensemble, et je glissai. Je me retins à M. Bouillon. Je regardai à mes pieds. J’avais marché dans une large flaque de sang. Alors M. Bouillon me raconta que le matin, étant à sa fenêtre, il avait vu le pharmacien dont il me montrait la boutique, occupé à en fermer la porte. Une femme tomba, le pharmacien se précipita pour la relever ; au même instant un soldat l’ajusta et le frappa à dix pas d’une balle dans la tête. M. Bouillon, indigné et oubliant son propre danger, cria aux passants qui étaient là : Vous témoignerez tous de ce qui vient de se passer. » « Vers onze heures du soir, quand les bivouacs furent allumés partout, M. Bonaparte permit qu’on s’amusât. Il y eut sur le boulevard comme une fête de nuit. Les soldats riaient et chantaient en jetant au feu les débris des barricades, puis, comme à Strasbourg et à Boulogne, vinrent les distributions d’argent. Ecoutons ce que raconte un témoin : « J’ai vu, à la porte Saint-Denis, un officier d’état-major remettre deux cents francs au chef d’un détachement de vingt hommes en lui disant : – Le prince m’a chargé de vous remettre cet argent, pour être distribué à vos braves soldats. Il ne bornera pas là les témoignages de sa satisfaction. – Chaque soldat a reçu dix francs. » « Le soir d’Austerlitz, l’empereur disait : Soldats, je suis content de vous. »Un autre ajoute : « Les soldats, le cigare à la bouche, narguaient les passants et faisaient sonner l’argent qu’ils avaient dans la poche. » Un autre dit : « Les officiers cassaient les rouleaux de louis comme des bâtons de chocolat. » « Les sentinelles ne permettaient qu’aux femmes de passer ; si un homme se présentait, on lui criait : au large ! Des tables étaient dressées dans les bivouacs ; officiers et soldats y buvaient. La flamme des brasiers se reflétait sur tous ces visages joyeux. Les bouchons et les capsules blanches du vin de Champagne surnageaient sur les ruisseaux rouges de sang. De bivouac à bivouac on s’appelait avec de grands cris et des plaisanteries obscènes. On se saluait : vivent les gendarmes ! vivent les lanciers ! et tous ajoutaient : vive Louis-Napoléon ! On entendait le choc des verres et le bruit des bouteilles brisées. Ça et là, dans l’ombre, une bougie de cire jaune ou une lanterne à la main, des femmes rôdaient parmi les cadavres, regardant l’une après l’autre ces faces pâles et cherchant celle-ci son fils, celle-ci son père, celle-là son mari. »

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