Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/106

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Vieillard, ne vous barricadez pas ainsi dans la législature ; ouvrez la porte bien plutôt, et laissez passer la jeunesse. Songez qu’en lui fermant la Chambre, vous la laissez sur la place publique.


Vous avez une belle tribune en marbre, avec des bas-reliefs de M. Lemot, et vous n’en voulez que pour vous ; c’est fort bien. Un beau matin, la génération nouvelle renversera un tonneau sur le cul, et cette tribune-là sera en contact immédiat avec le pavé qui a écrasé une monarchie de huit siècles. Songez-y.


Remarquez d’ailleurs que, tout vénérables que vous êtes par votre âge, ce que vous faites depuis août 1830 n’est que précipitation, étourderie et imprudence. Des jeunes gens n’auraient peut-être pas fait la part au feu si large. Il y avait dans la monarchie de la branche aînée beaucoup de choses utiles que vous vous êtes trop hâtés de brûler et qui auraient pu servir, ne fût-ce que comme fascines, pour combler le fossé profond qui nous sépare de l’avenir. Nous autres, jeunes ilotes politiques, nous vous avons blâmés plus d’une fois, dans l’ombre oisive où vous nous laissez, de tout démolir trop vite et sans discernement, nous qui rêvons pourtant une reconstruction générale et complète. Mais pour la démolition comme pour la reconstruction, il fallait une longue et patiente attention, beaucoup de temps, et le respect de tous les intérêts qui s’abritent et poussent si souvent de jeunes et vertes branches sous les vieux édifices sociaux. Au jour de l’écroulement, il faut faire aux intérêts un toit provisoire.

Chose étrange ! vous avez la vieillesse, et vous n’avez pas la maturité.


Voici des paroles de Mirabeau qu’il est l’heure de méditer :

« Nous ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de l’Orénoque pour former une société. Nous sommes une nation vieille, et sans doute trop vieille pour notre époque. Nous avons un gouvernement préexistant, un roi préexistant, des préjugés préexistants ; il faut, autant qu’il est possible, assortir toutes ces choses à la révolution et sauver la soudaineté du passage. »