Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/121

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1823-1824


SUR VOLTAIRE


Décembre 1823.

François-Marie Arouet, si célèbre sous le nom de Voltaire, naquit à Chatenay le 20 février 1694, d’une famille de magistrature. Il fut élevé au collège des jésuites, où l’un de ses régents, le père Lejay, lui prédit, à ce qu’on assure, qu’il serait en France le coryphée du déisme.

A peine sorti du collège, Arouet, dont le talent s’éveillait avec toute la force et toute la naïveté de la jeunesse, trouva d’un côté, dans son père, un inflexible contempteur, et, de l’autre, dans son parrain, l’abbé de Châteauneuf, un pervertisseur complaisant. Le père condamnait toute étude littéraire sans savoir pourquoi, et par conséquent avec une obstination insurmontable. Le parrain, qui encourageait au contraire les essais d’Arouet, aimait beaucoup les vers, surtout ceux que rehaussait une certaine saveur de licence ou d’impiété. L’un voulait emprisonner le poëte dans une étude de procureur ; l’autre égarait le jeune homme dans tous les salons. M. Arouet interdisait toute lecture à son fils ; Ninon de Lenclos léguait une bibliothèque à l’élève de son ami Châteauneuf. Ainsi, le génie de Voltaire subit dès sa naissance le malheur de deux actions contraires et également funestes ; l’une qui tendait à étouffer violemment ce feu sacré qu’on ne peut éteindre ; l’autre qui l’alimentait inconsidérément, aux dépens de tout ce qu’il y a de noble et de respectable dans l’ordre intellectuel et dans l’ordre social. Ce sont peut-être ces deux impulsions opposées, imprimées à la fois au premier essor de cette imagination puissante, qui en ont vicié pour jamais la direction. Du moins peut-on leur attribuer les premiers écarts du talent de Voltaire, tourmenté ainsi tout ensemble du frein et de l’éperon.

Aussi, dès le commencement de sa carrière, lui attribua-t-on d’assez méchants vers fort impertinents qui le firent mettre à la Bastille, punition rigoureuse pour de mauvaises rimes. C’est durant ce loisir forcé que Voltaire, âgé de vingt-deux ans, ébaucha son poëme blafard de la Ligue, depuis la Henriade, et termina son remarquable drame d’Oedipe. Après quelques mois de Bastille,