Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/124

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Nous avons raconté la vie privée de Voltaire ; nous allons essayer de peindre son existence publique et littéraire.

Nommer Voltaire, c’est caractériser tout le dix-huitième siècle ; c’est fixer d’un seul trait la double physionomie historique et littéraire de cette époque, qui ne fut, quoi qu’on en dise, qu’une époque de transition, pour la société comme pour la poésie. Le dix-huitième siècle paraîtra toujours dans l’histoire comme étouffé entre le siècle qui le précède et le siècle qui le suit. Voltaire en est le personnage principal et en quelque sorte typique, et, quelque prodigieux que fût cet homme, ses proportions semblent bien mesquines entre la grande image de Louis XIV et la gigantesque figure de Napoléon.

Il y a deux êtres dans Voltaire. Sa vie eut deux influences. Ses écrits eurent deux résultats. C’est sur cette double action, dont l’une domina les lettres, dont l’autre se manifesta dans les événements, que nous allons jeter un coup d’œil. Nous étudierons séparément chacun de ces deux règnes du génie de Voltaire. Il ne faut pas oublier toutefois que leur double puissance fut intimement coordonnée, et que les effets de cette puissance, plutôt mêlés que liés, ont toujours eu quelque chose de simultané et de commun. Si, dans cette note, nous en divisons l’examen, c’est uniquement parce qu’il serait au-dessus de nos forces d’embrasser d’un seul regard cet ensemble insaisissable ; imitant en cela l’artifice de ces artistes orientaux qui, dans l’impuissance de peindre une figure de face, parviennent cependant à la représenter entièrement, en enfermant les deux profils dans un même cadre.

En littérature, Voltaire a laissé un de ces monuments dont l’aspect étonne plutôt par son étendue qu’il n’impose par sa grandeur. L’édifice qu’il a construit n’a rien d’auguste. Ce n’est point le palais des rois, ce n’est point l’hospice du pauvre. C’est un bazar élégant et vaste, irrégulier et commode ; étalant dans la boue d’innombrables richesses ; donnant à tous les intérêts, à toutes les vanités, à toutes les passions, ce qui leur convient ; éblouissant et fétide ; offrant des prostitutions pour des voluptés ; peuplé de vagabonds, de marchands et d’oisifs, peu fréquenté du prêtre et de l’indigent. Là, d’éclatantes galeries inondées incessamment d’une foule émerveillée ; là, des antres secrets où nul ne se vante d’avoir pénétré. Vous trouverez sous ces arcades somptueuses mille chefs-d’œuvre de goût et d’art, tout reluisants d’or et de diamants ; mais n’y cherchez pas la statue de bronze aux formes antiques et sévères. Vous y trouverez des parures pour vos salons et pour vos boudoirs ; n’y cherchez pas les ornements qui conviennent au sanctuaire. Et malheur au faible qui n’a qu’une âme pour fortune et qui l’expose aux séductions de ce magnifique repaire ; temple monstrueux où il y a des témoignages pour tout ce qui n’est pas la vérité, un culte pour tout ce qui n’est pas Dieu !