Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/154

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Ici la civilisation se bifurque, pour ainsi parler. Elle prend deux routes, l’une au nord, l’autre au couchant ; et, tandis que l’Égypte crée la Grèce en Europe, Sidon apporte Carthage en Afrique. Alors la scène change. L’Asie s’éteint. C’est le tour de l’Afrique. Les carthaginois complètent l’œuvre des phéniciens, leurs pères. Pendant que derrière eux s’élèvent, comme les arcs-boutants de leur empire, ces royaumes de Nubie, d’Abyssinie, de Nigritie, d’Éthiopie, de Numidie ; pendant que se peuple et se féconde cette terre de feu qui doit porter les Juba et les Jugurtha, Carthage s’empare des mers et court les aventures. Elle débarque en Sicile, en Corse, en Sardaigne. Puis la Méditerranée ne lui suffit plus. Ses innombrables vaisseaux franchissent les colonnes d’Hercule, où plus tard la timide navigation des grecs et des romains croira voir les bornes du monde. Bientôt les colonies carthaginoises, risquées sur l’océan, dépassent la péninsule hispanique. Elles montent hardiment vers le nord, et, tout en côtoyant la rive occidentale de l’Europe, apportent le dialecte phénicien, d’abord en Biscaye, où on le retrouve colorant de mots étranges l’ancienne langue ibérique, puis en Irlande, au pays de Galles, en Armorique, où il subsiste encore aujourd’hui, mêlé au celte primitif. Elles enseignent à ces sauvages peuplades quelque chose de leurs arts, de leur commerce, de leur religion ; le culte monstrueux du Saturne carthaginois, qui devient le Teutatès celte ; les sacrifices humains ; et jusqu’au mode de ces sacrifices, les victimes brûlées vives dans des cages d’osier à forme humaine. Ainsi Carthage donne aux celtes ce qu’elle a de la théocratie asiatique, dénaturé par sa féroce civilisation. Les druides sont des mages ; seulement ils ont passé par l’Afrique. Tout, chez ces peuples, se ressent de leur contact avec l’orient. Leurs monuments bruts prennent quelque chose d’égyptien. De grossiers hiéroglyphes, les caractères runiques, commencent à en marquer la face, que jusque-là le fer n’avait pas touchée ; et il n’est pas prouvé que ce ne soit point la puissante navigation carthaginoise qui ait déposé sur la grève armoricaine cet autre hiéroglyphe monumental, Karnac, livre colossal et éternel dont les siècles ont perdu le sens et dont chaque lettre est un obélisque de granit. Comme Thèbes, la Bretagne a son palais de Karnac.

L’audace punique ne s’est peut-être pas arrêtée là. Qui sait jusqu’où est allée Carthage ? N’est-il pas étrange qu’après tant de siècles on ait retrouvé vivant en Amérique le culte du soleil, le Bélus assyrien, le Mithra persan ? N’est-il pas étonnant qu’on y ait retrouvé des vestales (les filles du soleil), débris du sacerdoce asiatique et africain, emprunté aussi par Rome à Carthage ? N’est-il pas merveilleux enfin que ces ruines du Pérou et du Mexique, magnifiques témoins d’une ancienne civilisation éteinte, ressemblent si fort par leur caractère et par leurs ornements aux monuments