Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/158

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Rome n’agit plus, elle parle ; et sa parole est un tonnerre. Ses foudres désormais frappent les âmes. A l’esprit de conquête succède l’esprit de prosélytisme. Foyer du globe, elle a des échos dans toutes les nations ; et ce qu’un homme, du haut du balcon papal, dit à la ville sacrée, est dit aussi pour l’univers. Urbi et orbi.

Ainsi une théocratie fait l’Europe, comme une théocratie a fait l’Afrique, comme une théocratie a fait l’Asie. Tout se résume en trois cités, Babylone, Carthage, Rome. Un docteur dans sa chaire préside les rois sur leurs trônes. Chef-lieu du christianisme, Rome est le chef-lieu nécessaire de la société. Comme une mère vigilante, elle garde la grande famille européenne, et la sauve deux fois des irruptions du nord, des invasions du midi. Ses murs font rebrousser Attila et les vandales. C’est elle qui forge le martel dont Charles pulvérise Abdérame et les arabes.

On dirait même que Rome chrétienne a hérité de la haine de Rome païenne pour l’orient. Quand elle voit l’Europe assez forte pour combattre, elle lui prêche les croisades, guerre éclatante et singulière, guerre de chevalerie et de religion, pour laquelle la théocratie arme la féodalité.

Voilà deux mille ans que les choses vont ainsi. Voilà vingt siècles que domine la civilisation européenne, la troisième grande civilisation qui ait ombragé la terre.

Peut-être touchons-nous à sa fin. Notre édifice est bien vieux. Il se lézarde de toutes parts. Rome n’en est plus le centre. Chaque peuple tire de son côté. Plus d’unité, ni religieuse ni politique. L’opinion a remplacé la foi. Le dogme n’a plus la discipline des consciences. La révolution française a consommé l’œuvre de la réforme ; elle a décapité le catholicisme comme la monarchie ; elle a ôté la vie à Rome. Napoléon, en rudoyant la papauté, l’a achevée ; il a ôté son prestige au fantôme. Que fera l’avenir de cette société européenne, qui perd de plus en plus, chaque jour, sa forme papale et monarchique ? Le moment ne serait-il pas venu où la civilisation, que nous avons vue tour à tour déserter l’Asie pour l’Afrique, l’Afrique pour l’Europe, va se remettre en route et continuer son majestueux voyage autour du monde ? Ne semble-t-elle pas se pencher vers l’Amérique ? N’a-t-elle pas inventé des moyens de franchir l’Océan plus vite qu’elle ne traversait autrefois la Méditerranée ? D’ailleurs, lui reste-t-il beaucoup à faire en Europe ? Est-il si hasardé de supposer qu’usée et dénaturée dans l’ancien continent, elle aille chercher une terre neuve et vierge pour se rajeunir et la féconder ? Et pour cette terre nouvelle, ne tient-elle pas tout prêt un principe nouveau ; nouveau, quoiqu’il jaillisse aussi, lui, de cet évangile qui a deux mille ans, si toutefois l’évangile a un âge ? Nous voulons parler ici du principe d’émancipation, de progrès et de liberté, qui semble devoir être désormais la loi de l’humanité. C’est en Amérique que jusqu’ici l’on