Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/181

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rien voir, plus rien entendre, plus rien dire. En quelques mois, par une transition dont nous laissons le lecteur rêver les nuances, le pauvre jeune homme était arrivé de la curiosité au dégoût. Ici il se présente plusieurs questions, que nous posons sans les résoudre. De quel côté ses illusions étaient-elles ruinées ? Était-ce à l’intérieur ou à l’extérieur ? Avait-il cessé de croire en lui ou au monde ? Paris, après examen, lui avait-il semblé chose trop grande ou chose trop petite ? S’était-il jugé trop faible ou trop fort pour prendre joyeusement de l’ouvrage dans cet immense atelier de civilisation ? La mesure idéale de lui-même qu’il portait en lui s’était-elle trouvée trop courte ou trop haute quand il l’avait superposée aux réalités d’une existence à faire et d’une carrière à parcourir ? En un mot, la cause de l’inaction volontaire qui hâta sa mort, était-ce effroi ou dédain ? Nous ne savons. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’après avoir bien regardé Paris, il croisa tristement les bras et refusa de rien faire. Était-ce paresse ? était-ce fatigue ? était-ce stupeur ? Selon nous, c’était les trois choses à la fois. Il n’avait trouvé ni dans Paris ni en lui-même ce qu’il cherchait. La ville qu’il avait cru voir dans Paris n’existait pas. L’homme qu’il avait cru voir en lui ne se réalisait pas. Son double rêve évanoui, il se laissa mourir.

Nous disons qu’il se laissa mourir. C’est qu’en effet, au physique comme au moral, sa mort fut une espèce de suicide. On nous permettra de ne pas éclairer davantage un des côtés de notre pensée. Le fait est qu’il refusa de travailler. On lui avait trouvé des besognes à faire (misérables besognes, il est vrai, où s’usent tant de jeunes gens capables peut-être de grandes choses), des dictionnaires, des compilations, des biographies de contemporains à vingt francs la colonne. Il s’essaya pendant un temps d’écrire quelques lignes pour ces divers labeurs. Puis le cœur lui manqua ; il refusa tout. Il fut invinciblement pris d’oisiveté comme un voyageur est pris de sommeil dans la neige. Une maladie lente qu’il avait depuis l’enfance s’aggrava. La fièvre survint. Il traîna deux ou trois mois, et mourut. Il avait vingt-deux ans.

A proprement parler, le pays de son choix, ce n’était pas la France, c’était l’Angleterre. Son rêve, ce n’était pas Paris, c’était Londres. On le va voir dans les lignes qu’il a laissées. Vers les derniers temps de sa vie, quand la souffrance commençait à déranger sa raison, quand ses idées à demi éteintes ne jetaient plus que quelques lueurs dans son cerveau épuisé, il disait, bizarre chimère, que la principale condition pour être heureux, c’était d’être né anglais. Il voulait aller en Angleterre pour y devenir lord, grand poëte, et y faire fortune. Il apprenait l’anglais ardemment. C’était le seul travail auquel il fût resté fidèle. Le jour de sa mort, sachant qu’il allait mourir, il avait une grammaire sur son lit et il étudiait l’anglais. Qu’en voulait-il faire ?