Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/190

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elles ont toutes avec la même langue un caractère différent. Quelles richesses littéraires ! la vie du maniaque Cowper, si grand poëte, a été écrite en trois volumes in-octavo ; celle de Johnson en quatre. C’est de celle-là que Walter Scott dit qu’on la trouve dans toutes les maisons de campagne, etc. Et encore, qu’au seul nom de Johnson un anglais a devant les yeux une individualité, un personnage qui a le privilège d’être encore vivant, agissant, au physique comme au moral. Il y a trente poëtes vivants, tous originaux, tous individuels, ne marchant point sur les traces les uns des autres, et très féconds. Que de richesses ! Enfin quelles aventures que celles de ce malheureux Savage, de Shelley ! quel colosse qu’un Byron ! Que de trésors pour une âme qui aime à fuir le monde, et à chercher ses amis dans son cabinet ! Quels soins ont les anglais de leurs auteurs ! ils les réimpriment sous tous les formats. Quel goût dans leurs éditions ! quelle imagination dans leurs vignettes ! Voyez la nation elle-même ; les hommes qui ont un air ignoble sont aussi rares en Angleterre que le sont en France ceux qui ont l’air distingué ! Tout est excentric dans cette nation ; j’aime jusqu’à leur originalité, leurs vêtements bizarres. Ce n’est que là que l’enthousiasme règne sous mille formes ; que là, qu’à côté des idées positives les plus sévères, on trouve les billevesées les plus pittoresques. Ce pays réunit tout, le positif et l’idéal, la France et l’Allemagne. C’est le seul qui soit assez fort pour tout comprendre, assez grand pour ne rien rejeter.

Quelle individualité ! on reconnaît un anglais entre mille, un français ressemble à tout le monde.

L’abondance des sectes religieuses en Angleterre prouve au moins de la bonne foi, des âmes qui ont besoin d’espoir, que la matière n’a pas desséchées. Les extravagances individuelles des jeunes anglais prouvent des âmes agitées. Oh ! si vous voyiez la France, que vous en seriez dégoûté ! Pour tout homme au monde, c’est un chagrin de se sentir déplacé. Cela vous faisait souffrir à Genève. Eh bien, je suis cruellement déplacé, moi qui ne me sens aucune sympathie avec la France, et qui m’en trouve sur tous les points avec l’Angleterre ; je me trouve cruellement déplacé, au milieu d’une nation frivole, bavarde, impie, aride, et vaine et froide, quand je songe qu’il en est une religieuse ou terriblement sceptique, mais au moins pas indifférente ; une où l’on trouve des amis fidèles ; des âmes exaltées, et où la frivolité même, extravagante et bizarre, n’a pas ce ton railleur et fadement insipide qu’elle a en France. Chez le restaurateur où je dine, il y a des français et des anglais. Quelle différence ! Presque tous les français y sont gascons, braillards et communs ; tous les anglais, nobles et décents. Enfin, mon ami, je sens qu’un amant peut entretenir un ami de son amour, parce que cette passion trouve un écho dans toutes les âmes, il n’y a rien là de ridicule ; mais tel est le surcroît de mes douleurs, que je n’ose les confier, parce qu’elles sont trop indivi-