Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/201

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« —Point, répliquait l’oncle. Ce n’est pas qu’il ait, à mon sens, commis un si grand crime dans la conjoncture. Ce ne devrait être une affaire. Une jeune et jolie femme va trouver un jeune homme de vingt-six ans. Quel est le jeune homme qui ne ramasse pas ce qu’il trouve en son chemin en ce genre ? Mais c’est un esprit, turbulent, orgueilleux, avantageux, insubordonné ! un tempérament méchant et vicieux ! Pourquoi m’en charger ? Il fait de son grossier mieux pour te plaire. C’est bien. Je sais qu’il est séduisant, qu’il est le soleil levant. Raison de plus pour ne pas m’exposer à être sa dupe. La jeunesse a toujours raison contre les vieux. »

« —Tu n’as pas toujours pensé ainsi, répondait tristement le père ; il fut un temps où tu m’écrivais : Quant à moi, cet enfant m’ouvre la poitrine. »

« —Oui, disait l’oncle, et où tu me répondais : Défie-toi, tiens-toi en garde contre la dorure de son bec. »

« —Que veux-tu donc que je fasse ? s’écriait le père forcé dans ses derniers raisonnements. Tu es trop équitable pour ne pas sentir qu’on ne se coupe pas un fils comme un bras. Si cela se pouvait, il y a longtemps que je serais manchot. Après tout, on a tiré race de dix mille plus faibles et plus fols. Or, frère, nous l’avons comme nous l’avons. Je passe, moi. Si je ne t’avais, je ne serais qu’un pauvre vieillard terrassé. Et pendant que nous lui durons encore, il faut le secourir. »

Mais l’oncle, homme péremptoire, coupait enfin court à toute prière par ces nettes paroles :

« —Je n’en veux pas ! C’est une folie que de vouloir faire quelque chose de cet homme. Il faudrait l’envoyer, comme dit sa bonne femme, aux insurgents, se faire casser la tête. Tu es bon, ton fils est méchant. La fureur de la postéromanie te tient à présent ; mais tu devrais songer que Cyrus et Marc-Aurèle auraient été fort heureux de n’avoir ni Cambyse ni Commode ! »

Ne semble-t-il pas en lisant ceci qu’on assiste à l’une de ces belles scènes de haute comédie domestique où la gravité de Molière équivaut presque à la grandeur de Corneille ? Y a-t-il dans Molière quelque chose de plus frappant en beau style et en grand air, quelque chose de plus profondément humain et vrai que ces deux imposants vieillards que le dix-septième siècle semble avoir oubliés dans le dix-huitième, comme deux échantillons de mœurs meilleures ? Ne les voyez-vous pas venir tous les deux, affairés et sévères, appuyés sur leurs longues cannes, rappelant par leur costume plutôt Louis XIV que Louis XV, plutôt Louis XIII que Louis XIV ? La langue qu’ils parlent, n’est-ce pas la langue même de Molière et de Saint-Simon ? Ce père et cet oncle, ce sont les deux types éternels de la comédie ; ce sont les deux bouches sévères par lesquelles elle gourmande, enseigne et moralise au milieu de tant d’autres bouches qui ne font que rire ; c’est le marquis et le commandeur, c’est Géronte