Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/206

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l’orateur doit être sans reproche, M. de Mirabeau est reprochable de toutes parts ; praestantia, l’orateur doit être beau, M. de Mirabeau est laid ; vox amaena, l’orateur doit avoir un organe agréable, M. de Mirabeau a la voix dure, sèche, criarde, tonnant toujours et ne parlant jamais ; subrisus audientium, l’orateur doit être bienvenu de son auditoire, M. de Mirabeau est haï de l’assemblée, etc. ; et une foule de gens, fort contents d’eux-mêmes, concluaient : M. de Mirabeau n’est pas orateur.

Or, loin de prouver cela, tous ces raisonnements ne prouvaient qu’une chose, c’est que les Mirabeaux ne sont pas prévus par les Cicérons.

Certes, il n’était pas orateur à la manière dont ces gens l’entendaient ; il était orateur selon lui, selon sa nature, selon son organisation, selon son âme, selon sa vie. Il était orateur parce qu’il était haï, comme Cicéron parce qu’il était aimé. Il était orateur parce qu’il était laid, comme Hortensius parce qu’il était beau. Il était orateur parce qu’il avait souffert, parce qu’il avait failli, parce qu’il avait été, bien jeune encore et dans l’âge où s’épanouissent toutes les ouvertures du cœur, repoussé, moqué, humilié, méprisé, diffamé, chassé, spolié, interdit, exilé, emprisonné, condamné ; parce que, comme le peuple de 1789 dont il était le plus complet symbole, il avait été tenu en minorité et en tutelle beaucoup au delà de l’âge de raison ; parce que la paternité avait été dure pour lui comme la royauté pour le peuple ; parce que, comme le peuple, il avait été mal élevé ; parce que, comme au peuple, une mauvaise éducation lui avait fait croître un vice sur la racine de chaque vertu. Il était orateur, parce que, grâce aux larges issues ouvertes par les ébranlements de 1789, il avait enfin pu extravaser dans la société tous ses bouillonnements intérieurs si longtemps comprimés dans la famille ; parce que, brusque, inégal, violent, vicieux, cynique, sublime, diffus, incohérent, plus rempli d’instincts encore que de pensées, les pieds souillés, la tête rayonnante, il était en tout semblable aux années ardentes dans lesquelles il a resplendi, et dont chaque jour passait marqué au front par sa parole. Enfin à ces hommes imbéciles qui comprenaient assez peu leur temps pour lui adresser, à travers mille objections, d’ailleurs souvent ingénieuses, cette question : s’il se croyait sérieusement orateur ? il aurait pu répondre d’un seul mot : Demandez à la monarchie qui finit, demandez à la révolution qui commence !

On a peine à croire, aujourd’hui que c’est chose jugée, qu’en 1790 beaucoup de gens, et dans le nombre de doucereux amis, conseillaient à Mirabeau, dans son propre intérêt, de quitter la tribune, où il n’aurait jamais de succès complet, ou du moins d’y paraître moins souvent. Nous avons les lettres sous les yeux. On a peine à croire que dans ces mémorables séances où il remuait l’assemblée comme de l’eau dans un vase, où il entre-choquait si puissam-