Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/212

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A l’âge de cinq ans, Poisson, son précepteur, lui dit d’écrire ce qui lui viendrait dans la tête. « Le petit », comme dit son père, écrivit littéralement ceci : « Monsieur moi, je vous prie de prendre attention à votre écriture et de ne pas faire de pâtés sur votre exemple ; d’être attentif à ce qu’on fait ; obéir à son père, à son maître, à sa mère ; ne point contrarier ; point de détours, de l’honneur surtout. N’attaquez personne, hors qu’on ne vous attaque. Défendez votre patrie. Ne soyez point méchant avec les domestiques. Ne familiarisez pas avec eux. Cacher les défauts de son prochain, parce que cela peut arriver à soi-même[1]. »

A onze ans, voici ce que le duc de Nivernois écrit de lui au bailli de Mirabeau, dans une lettre datée de Saint-Maur, du 11 septembre 1760 : « L’autre jour, dans des prix qu’on gagne chez moi à la course, il gagne le prix, qui était un chapeau, se retourne vers un adolescent qui avait un bonnet, et, lui mettant sur la tête le sien, qui était encore fort bon : Tiens, dit-il, je n’ai pas deux têtes. Ce jeune homme me parut alors l’empereur du monde ; je ne sais quoi de divin transpira rapidement dans son attitude ; j’y rêvai, j’en pleurai, et la leçon me fut fort bonne. »

A douze ans, son père disait de lui : « C’est un cœur haut sous la jaquette d’un bambin. Cela a un étrange instinct d’orgueil, noble pourtant. C’est un embryon de matamore ébouriffé qui veut avaler tout le monde avant d’avoir douze ans[2]. »

A seize ans, il avait la mine si hardie et si hautaine, que le prince de Conti lui demande : Que ferais-tu si je te donnais un soufflet ? Il répond : Cette question eût été embarrassante avant l’invention des pistolets à deux coups.

A vingt et un ans (1770), il commence à écrire une histoire de la Corse au moment où quelqu’un venait d’y naître[3]. Singulier instinct des grands hommes !

A cette même époque, son père qui le tenait bien sévèrement, porte sur lui ce pronostic étrange : C’est une bouteille ficelée depuis vingt-un ans. Si elle est jamais débouchée tout à coup sans précaution, tout s’en ira.

A vingt-deux ans, il est présenté à la cour. Mme Élisabeth, alors âgée de six ans, lui demande s’il a été inoculé. Et toute la cour de rire. Non, il n’avait pas été inoculé. Il portait en lui le germe d’une contagion qui plus tard devait gagner tout un peuple.

Il se produit à la cour avec une extrême assurance, portant déjà le front aussi haut que le roi, étrange pour tous, odieux pour beaucoup. Il est aussi

  1. Ce singulier document est cité textuellement dans une lettre inédite du marquis au bailli de Mirabeau, du 9 décembre 1754. (Note de l’étude sur Mirbeau.)
  2. Lettre inédite à Mme la comtesse de Rochefort, 29 novembre 1761. (Note de l’étude sur Mirbeau.)
  3. 15 août 1769. (Note de l’édition originale.)