Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/227

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Mirabeau n’importe pas moins à l’œuvre générale du dix-huitième siècle que Voltaire. Ces deux hommes avaient des missions semblables, détruire les vieilles choses et préparer les nouvelles. Le travail de l’un a été continu et l’a occupé, aux yeux de l’Europe, durant toute sa longue vie. L’autre n’a paru sur la scène que peu d’instants. Pour faire leur besogne commune, le temps a été donné à Voltaire par années et à Mirabeau par journées. Cependant Mirabeau n’a pas moins fait que Voltaire. Seulement l’orateur s’y prend autrement que le philosophe. Chacun attaque la vie du corps social à sa façon. Voltaire décompose, Mirabeau écrase. Le procédé de Voltaire est en quelque sorte chimique, celui de Mirabeau est tout physique. Après Voltaire, une société est en dissolution ; après Mirabeau, en poussière. Voltaire, c’est un acide ; Mirabeau, c’est une massue.


VII

Si maintenant, pour compléter l’ensemble que nous avons essayé d’ébaucher de Mirabeau et de son époque, nous reportons les yeux sur nous, il est aisé de voir, au point où se trouve aujourd’hui le mouvement social commencé en 89, que nous n’aurons plus d’hommes comme Mirabeau, sans que personne puisse dire d’ailleurs précisément de quelle forme seront les grands hommes politiques que nous réserve l’avenir.

Les Mirabeau ne sont plus nécessaires, donc ils ne sont plus possibles.

La providence ne crée pas des hommes pareils quand ils sont inutiles. Elle ne jette pas de cette graine-là au vent.

Et en effet, à quoi pourrait servir maintenant un Mirabeau ? Un Mirabeau, c’est une foudre. Qu’y a-t-il à foudroyer ? Où sont dans la région politique les objets trop haut placés qui attirent le tonnerre ? Nous ne sommes plus comme en 1789, où il y avait dans l’ordre social tant de choses disproportionnées.

Aujourd’hui le sol est à peu près nivelé ; tout est plan, ras, uni. Un orage comme Mirabeau qui passerait sur nous ne trouverait pas un seul sommet où s’accrocher.

Ce n’est pas à dire, parce que nous n’aurons plus besoin d’un Mirabeau, que nous n’ayons plus besoin de grands hommes. Bien au contraire. Il y a certes beaucoup à travailler encore. Tout est défait, rien n’est refait.

Dans les moments comme celui où nous sommes, le parti de l’avenir se divise en deux classes, les hommes de révolution, les hommes de progrès. Ce sont les hommes de révolution qui déchirent la vieille terre politique, creusent le sillon, jettent la semence ; mais leur temps est court. Aux