Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/228

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hommes de progrès appartiennent la lente et laborieuse culture des principes, l’étude des saisons propices à la greffe de telle ou telle idée, le travail au jour le jour, l’arrosement de la jeune plante, l’engrais du sol, la récolte pour tous. Ils vont courbés et patients, sous le soleil ou sous la pluie, dans le champ public, épierrant cette terre couverte de ruines, extirpant les chicots du passé qui accrochent encore çà et là, déracinant les souches mortes des anciens régimes, sarclant les abus, cette mauvaise herbe qui pousse si vite dans toutes les lacunes de la loi. Il leur faut bon œil, bon pied, bonne main. Dignes et consciencieux travailleurs, souvent bien mal payés !

Or, selon nous, à l’heure qu’il est, les hommes de révolution ont accompli leur tâche. Ils ont eu tout récemment encore leurs trois jours de semailles en juillet. Qu’ils laissent faire maintenant les hommes de progrès. Après le sillon, l’épi.

Mirabeau, c’est un grand homme de révolution. Il nous faut maintenant le grand homme du progrès.

Nous l’aurons. La France a une initiative trop importante dans la civilisation du globe, pour que les hommes spéciaux lui fassent jamais faute. La France est la mère majestueuse de toutes les idées qui sont aujourd’hui en mission chez tous les peuples. On peut dire que la France, depuis deux siècles, nourrit le monde du lait de ses mamelles. La grande nation a le sang généreux et riche et les entrailles fécondes ; elle est inépuisable en génies ; elle tire de son sein toutes les grandes intelligences dont elle a besoin ; elle a toujours des hommes à la mesure de ses événements, et il ne lui manque dans l’occasion ni des Mirabeau pour commencer ses révolutions ni des Napoléon pour les finir.

La providence ne lui refusera certainement pas le grand homme social, et non plus seulement politique, dont l’avenir a besoin.

En attendant qu’il vienne, sans doute, à peu d’exceptions près, les hommes qui font de l’histoire pour le moment sont petits ; sans doute il est triste que les grands corps de l’état manquent d’idées générales et de larges sympathies ; sans doute il est affligeant qu’on emploie à des badigeonnages le temps qu’on devrait donner à des constructions ; sans doute il est étrange qu’on oublie que la souveraineté véritable est celle de l’intelligence, qu’il faut avant tout éclairer les masses, et que, quand le peuple sera intelligent, alors seulement le peuple sera souverain ; sans doute il est honteux que les magnifiques prémisses de 89 aient amené de certains corollaires comme une tête de sirène amène une queue de poisson, et que des gâcheurs aient pauvrement plaqué tant de lois de plâtre sur des idées de granit ; sans doute il est déplorable que la révolution française ait eu de si maladroits accoucheurs ; sans doute. Mais rien d’irréparable n’a encore été fait ; aucun principe