Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/31

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bourgeois n’est pas le populaire. Ne dégringolons pas de Shakespeare à Kotzebue.

L’art est grand. Quel que soit le sujet qu’il traite, qu’il s’adresse au passé ou au contemporain, lors même qu’il mêle le rire et l’ironie au groupe sévère des vices, des vertus, des crimes et des passions, l’art doit être grave, candide, moral et religieux. Au théâtre surtout, il n’y a que deux choses auxquelles l’art puisse dignement aboutir. Dieu et le peuple. Dieu d’où tout vient, le peuple où tout va ; Dieu qui est le principe, le peuple qui est la fin. Dieu manifesté au peuple, la providence expliquée à l’homme, voilà le fond un et simple de toute tragédie, depuis Œdipe roi jusqu’à Macbeth. La providence est le centre des drames comme des choses. Dieu est le grand milieu. Deus centrum et locus rerum, dit Filesac.

En se conformant aux diverses lois que nous venons d’énumérer, avec le regret de ne pouvoir, faute de temps, développer davantage nos idées, on comprendra que la mission du théâtre peut être grande dans l’époque où nous vivons. C’est une belle tâche de ramener toute une société des passions artificielles aux passions naturelles. Le drame, tel que nous le concevons, tel que les générations nouvelles nous le donneront, suivra une série de progrès et d’avenir si irrésistible qu’il prendra peu de souci des chutes et des succès, accidents momentanés qui n’importent qu’au bonheur temporel du poëte et qui ne décident jamais le fond des questions. Loin de là, il grandira souvent plus par un revers que par une victoire. Le drame que veut notre temps sera bien placé vis-à-vis du peuple, bien placé vis-à-vis du pouvoir. Il ne se laissera ôter sa liberté ni par la foule que la mode entraîne quelquefois, ni par les gouvernements qu’un égoïsme mesquin conseille trop souvent. Sûr de sa conscience, fort de sa dignité, il saura dans l’occasion dire son fait au pouvoir, si le pouvoir était assez gauche et assez maladroit pour se laisser reprendre en flagrant délit de censure comme cela lui est arrivé il y a dix-huit mois, à l’époque de la chute d’une pièce intitulée le Roi s’amuse.

Ainsi, pour résumer ce que nous avons dit, grandeur et sévérité dans l’intention, grandeur et sévérité dans l’exécution, voilà les conditions selon lesquelles doit se développer, s’il veut vivre et régner, le drame contemporain. Moral par le fond. Littéraire par la forme. Populaire par la forme et par le fond.

puisqu’il résulte de tout ce que nous venons d’écrire que l’art et le théâtre doivent être populaires, qu’on nous permette, pour terminer, d’expliquer en deux mots notre pensée, tout en déclarant que par cette explication nous ne prétendons infirmer ni restreindre rien de ce que nous avons dit plus haut. Sans doute la popularité est le complément magnifique des condition d’un art bien rempli ; mais, en ceci comme en tout, qui n’a que la popularité