Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/47

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que les exemples du favoritisme deviennent plus fréquents ; sous le ciel énervant de l’Asie et de l’Afrique, les princes régnent rarement par eux-mêmes ; au contraire, chez les peuples du nord, le climat est tonique, nous voyons beaucoup plus de tyrans que de favoris. Mais peut-être l’observation tomberait-elle si nous étions mieux instruits dans leur histoire ? Nous sommes si disposés à faire science de tout, même de notre ignorance !

Il y a, dans un de nos vieux manuscrits du quatorzième siècle, attribué à Philippe de Maizières, un passage qui peut servir de complément à l’instruction du monarque suédois. C’est ainsi que la reine Vérité parle à Charles VI dans le songe du vieil pèlerin s’adressant au blanc faucon, à bec et piés dorés.

« Guarde-toi, beau fils, de ces chevaliers qui ont coutume de bien plumer les rois par leurs soubtiles pratiques, qui s’en vont récitant souvent le proverbe du maréchal Bouciquault, disant : Il n’est peschier que en la mer, et ainsi n’est don que de roi ; et te feront vaillant et large comme Alexandre, attrayant de toy tant d’eau à leur moulin qu’il suffiroit à trente-sept moulins qui les deux parts du jour sont oiseulx, etc. »

Je cite ce passage : 1° parce qu’il montre que dans ces temps gothiques on ne parlait pas aux rois avec autant de servilité qu’on voudrait bien nous le faire croire ; 2° parce qu’il donne l’origine d’un proverbe, ce qui peut être utile aux antiquaires ; 3° parce qu’il peut servir à résoudre une question d’hydraulique en prouvant que les moulins à eau existaient en 1389, ce qui est toujours bon à savoir pour ceux qui ne savent pas que les moulins à eau existent depuis un temps immémorial.

III

Après s’être occupée des sociétés en général, Mme de M... consacre un chapitre à la guerre, c’est-à-dire au rapport le plus ordinaire des sociétés humaines entre elles.

Ce chapitre devait présenter bien des difficultés à une femme. Mme de M…, comme dans le reste de son ouvrage, y fait preuve de connaissances peu communes ; elle établit, avec beaucoup de bonheur, la distinction entre les guerres permises et les guerres injustes ; elle range, avec raison, parmi ces dernières, toutes les entreprises de conquête.

« Il y a cette différence entre les conquérants et les voleurs de grand chemin, a dit un auteur remarquable que cite Mme de M..., que le conquérant est un voleur illustre, et l’autre un voleur obscur : l’un reçoit des lauriers et de l’encens pour le prix de ses violences, et l’autre la corde. » Il fallait être bien philosophe pour écrire ce passage de la même main qui signa la prise de possession de la Silésie.