Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/71

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Il s’était présenté pour défendre Louis XVI, et, quand le martyr fut envoyé au ciel, il rédigea cette lettre par laquelle la dernière ressource de l’appel au peuple fut en vain offerte à la conscience des bourreaux.

Cet homme si digne de sympathie n’eut pas le temps de devenir un poëte parfait ; mais, en parcourant les fragments qu’il nous a laissés, on rencontre des détails qui font oublier tout ce qui lui manque. Nous allons en signaler quelques-uns. Voyons d’abord le tableau de Thésée tuant un centaure :


Il va fendre sa tête ;
Soudain le fils d’Égée, invincible, sanglant,

L’aperçoit, à l’autel prend un chêne brûlant,
Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible,
S’élance, va saisir sa chevelure horrible,
L’entraîne, et quand sa bouche ouverte avec effort
Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort.


Ce morceau présente ce qui constitue l’originalité des poëtes anciens, la trivialité dans la grandeur. D’ailleurs, l’action est vive, toutes les circonstances sont bien saisies et les épithètes sont pittoresques. Que lui manque-t-il ? Une coupe élégante ? Nous préférons cependant une pareille « barbarie » à ces vers qui n’ont d’autre mérite qu’une irréprochable médiocrité. Il y a dans Ovide :


Nec dicere Rhætus
Plura sinit, rutilasque ferox per aperta loquentis

Condidit ora viri, perque os in pectore flammas.


C’est ainsi que Chénier imite. En maître. Il avait dit des serviles imitateurs :

La nuit vient, le corps reste, et son ombre s’enfuit.

Voyez encore ces vers de l’apothéose d’Hercule :

Il monte, sous ses pieds
Étend du vieux lion la dépouille héroïque,

Et, l’œil au ciel, la main sur la massue antique,
Attend sa récompense et l’heure d’être un dieu.
Le vent souffle et mugit, le bûcher tout en feu
Brille autour du héros ; et la flamme rapide
Porte aux palais divins l’âme du grand Alcide.


Nous préférons cette image à celle d’Ovide, qui peint Hercule étendu sur son bûcher, avec un visage aussi calme que s’il était couché sur le lit des festins. Remarquons seulement que l’image d’Ovide est païenne, celle d’André de Chénier est chrétienne.