Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/79

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coces parviennent jamais à la maturité du génie. C’est une vérité dont nous pouvons tous les jours nous convaincre davantage. Nous voyons des jeunes gens faire à dix-neuf ans ce que Racine n’aurait pas fait à vingt-cinq ; mais à vingt-cinq ils sont arrivés à l’apogée de leur talent, et à vingt-huit ans ils ont déjà défait la moitié de leur gloire. On nous objectera que Voltaire aussi avait fait des vers dès son enfance ; mais il est à remarquer que, dès quinze ans, Campistron et Lagrange-Chancel étaient connus dans les salons et considérés comme de petits grands hommes ; tandis qu’au même âge Voltaire était déjà en fuite de chez son père ; et, en général, ce n’est pas dans des cages, fussent-elles dorées, qu’il faut élever les aigles.




Quand un écrivain a pour qualité principale l’originalité, il perd souvent quelque chose à être cité. Ses peintures et ses réflexions, dictées par un esprit organisé d’une façon particulière, veulent être vues à la place où l’auteur les a disposées, précédées de ce qui les amène, suivies de ce qu’elles entraînent. Liée à l’ouvrage, la couleur bien appareillée des parties concourt à l’harmonie de l’ensemble ; détachée du tout, cette même couleur devient disparate et forme une dissonance avec tout ce dont on l’entoure. Le style du critique, qui doit être simple et coulant, et qui est maintes fois plat et commun, présente un contraste choquant avec le style large, hardi et souvent brusque de l’auteur original. Une citation de tel grand poëte ou de tel grand écrivain, encadrée dans la prose luisante, récurée et bourgeoise de tel critique, c’est un effet pareil à celui que ferait une figure de Michel-Ange au milieu des casseroles trompe-l’œil de M. Drolling.




Il est difficile de ne point avoir de prévention contre cette manie, aujourd’hui si commune à nos auteurs, de réunir des imaginations toujours diverses et souvent contraires pour concourir au même ouvrage. Cowley, pressé par le marquis de Twickenham de s’adjoindre dans ses travaux je ne sais quel poëte obscur, répondit à Sa Seigneurie qu’un âne et un cheval traîneraient mal un chariot. Deux auteurs perdent souvent, en le mettant en commun, tout le talent qu’ils pourraient avoir chacun séparément. Il est impossible que deux têtes humaines conçoivent le même sujet absolument de la même manière ; et l’absolue unité de la conception est la première qualité d’un ouvrage. Autrement, les idées des divers collaborateurs se heurtent sans se lier, et il