Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/81

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


seul et même intérêt. En effet, s’il nous montre le dauphin prêt à tout sacrifier pour sauver la France, il nous montre en même temps la duchesse prête à tout sacrifier, même la France, pour venger son mari ; il suit de là que le spectateur, qui s’intéresse à l’une des deux actions, ne s’intéresse pas à l’autre, et réciproquement, de telle sorte que la moitié de la pièce est frappée de mort. Cette combinaison est d’autant plus malheureuse, qu’elle ne paraissait nécessaire. Dès que l’auteur voulait commencer sa pièce par rappeler les crimes de Jean de Bourgogne, idée juste et tragique, il n’avait pas besoin de l’intervention personnelle de la duchesse d’Orléans ; une lettre eût suffi, et le spectateur se serait trouvé transporté tout de suite au milieu des scènes animées du second acte, seul point véritable de la pièce où commence l’action.

Lorsque nous disons que l’action commence, nous sentons avec peine que nous nous servons d’une expression impropre ; c’est paraît devoir commencer que nous devrions dire. En effet, la tragédie nouvelle, estimable sous d’autres rapports, n’est encore, quant au plan, qu’une pièce comme tant d’autres, une tragédie sans action, une sorte de lanterne magique, où tous les personnages courent les uns après les autres sans pouvoir jamais s’atteindre.

Ainsi, lorsque le dauphin est à délibérer dans son conseil sur l’accusation portée contre le duc de Bourgogne, tout à coup celui-ci se présente, et, loin de se justifier, déclare la guerre à son souverain. Voilà une situation ; mais que produit-elle ? Rien. Les deux partis se séparent avec des menaces réciproques. Cependant Tanneguy-Duchâtel est là qui doit assassiner le prince un jour et qui devrait, ce semble, profiter de l’occasion. Et de deux choses l’une : ou le duc de Bourgogne a les moyens de s’emparer de la personne de son maître, et alors pourquoi ne le fait-il pas ? ou il n’en a pas le pouvoir, et alors pourquoi vient-il s’exposer, par une bravade inutile, aux suites d’un premier mouvement, incalculables dans tout autre personnage qu’un héros aussi patient que le dauphin ?

Et plus loin encore, nous retrouvons la même situation, mais dégagée de tout ce qui peut la rendre décisive. On vient annoncer au dauphin que le duc de Bourgogne est maître de Paris et qu’il marche sur le palais. Voilà le dauphin en péril, comment fera-t-il pour en sortir ? Rien de plus simple ; il sort par une porte et le duc de Bourgogne entre par l’autre. Mais, dira l’auteur, le dauphin se laisse entraîner. Et voilà justement le malheur, les grands caractères doivent toujours agir par eux-mêmes, autrement était-ce la peine de nous annoncer des géants, si auparavant vous aviez pris soin de leur attacher les jambes ?

Cependant le duc de Bourgogne, resté seul, se garde bien de poursuivre le dauphin, ce qui le mettrait dans la nécessité d’être vainqueur ou d’être