Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome I.djvu/92

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Et en effet, il est un langage qui ne trompe point, que tous les hommes entendent, et qui a été donné à tous les hommes, c’est celui des grandes passions comme des grands événements, sunt lacrymae rerum ; il est des moments où toutes les âmes se comprennent, où Israël se lève tout entier comme un seul homme.

Qu’est-ce que l’éloquence ? dit Démosthène. L’action, l’action, et puis encore l’action.-Mais, en morale comme en physique, pour imprimer du mouvement, il faut en posséder soi-même. Comment se communique-t-il ? Ceci vient de plus haut ; qu’il vous suffise que les choses se passent ainsi. Voulez-vous émouvoir, soyez ému ; pleurez, vous tirerez des pleurs ; c’est un cercle où tout vous ramène et d’où vous ne pouvez sortir. Je vous le demande, à quoi nous eût servi le don de nous communiquer nos idées si, comme à Cassandre, il nous eût été refusé la faculté de nous faire croire ? Quel fut le plus beau moment de l’orateur romain ? Celui où les tribuns du peuple lui interdisaient la parole.-Romains, s’écria-t-il, je jure que j’ai sauvé la république ! Et tout le peuple se leva, criant : Nous jurons qu’il a dit la vérité.

Et tout ce que nous venons de dire de l’éloquence, nous le dirons de tous les arts, car tous les arts ne sont que la même langue différemment parlée. Et en effet, qu’est-ce que nos idées ? Des sensations, et des sensations comparées. Qu’est-ce que les arts, sinon les diverses manières d’exprimer nos idées ?

Rousseau, s’examinant soi-même et se confrontant avec ce modèle idéal que tous les hommes portent gravé dans leur conscience, traça un plan d’éducation par lequel il garantissait son élève de tous ses vices, mais en même temps de toutes ses vertus. Le grand homme ne s’aperçut pas qu’en donnant à son Émile ce qui lui manquait, il lui ôtait ce qu’il possédait lui-même. Cet homme élevé au milieu du rire et de la joie serait comme un athlète élevé loin des combats. Pour être un Hercule, il faut avoir étouffé les serpents dès le berceau. Tu veux lui épargner la lutte des passions, mais est-ce donc vivre que d’avoir évité la vie ? Qu’est-ce qu’exister ? dit Locke. C’est sentir. Les grands hommes sont ceux qui ont beaucoup senti, beaucoup vécu ; et souvent, en quelques années, on a vécu bien des vies. Qu’on ne s’y trompe pas, les hauts sapins ne croissent que dans la région des orages. Athènes, ville de tumulte, eut mille grands hommes ; Sparte, ville de l’ordre, n’en eut qu’un, Lycurgue ; et Lycurgue était né avant ses lois.

Aussi voyons-nous la plupart des grands hommes apparaître au milieu des grandes fermentations populaires ; Homère, au milieu des siècles héroïques de la Grèce ; Virgile, sous le triumvirat ; Ossian, sur les débris de sa patrie et de ses dieux ; Dante, l’Arioste, le Tasse, au milieu des convulsions