Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/279

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


Vertu, nous venons de dire ce mot. Ce que nous entendons ici par vertu, ce n’est pas cette simple probité des actes qui fait la bonne vie, qui est la règle de conduite de tout homme bien né, et pour les âmes honnêtes une sorte de respiration naturelle. C’est une chose autre, moins exacte et plus grande. La vertu propre au génie, c’est la haute exigence.

C’est un tracé du devoir empiétant sur le sublime. C’est une ardeur profonde du cœur partagée par l’esprit, c’est l’éternelle insomnie de la volonté couvant le bien, c’est, devant le mal divisant et régnant, une aspiration presque irritée à l’harmonie universelle ; la colère peut être tendre, tel rudoiement caresse ; c’est l’effort qui imprime l’élan, c’est l’embrasement du beau et du juste, c’est une fournaise intérieure de pensées vraies, c’est cette préméditation démesurée qui fait du philosophe un apôtre et du poëte un prophète. C’est la conscience en flamme.

Préméditation, tout est là. Une préméditation sublime, voilà, dans notre ombre humaine, ce qui fait une lueur sur le front du poëte.

Une immense bonne intention, en fait de devoir vouloir le trop, au besoin un peu de folie dans le sacrifice ; c’est là une loi pour le génie. On n’est l’archange qu’à ce prix.

Stultitiam crucis.

Dans le génie il doit y avoir du secours.

Le germe humain est si lamentable en effet !

La destinée, c’est-à-dire la souffrance ; la terre telle que ses habitants la font, la notion de Dieu tournée à mal, tous les mensonges ajustés à la vérité pour faire des religions, la stupidité à l’état d’institution, la nuit base du dogme, l’ignorance posée en principe ; ignorer engendrant haïr, la guerre, l’épée, la hache, la jonction des glaives au-dessus d’une tête sombre, qui est l’humanité ; les intelligences viciées, le for intérieur mauvais, l’esclave ayant pour idéal d’être despote, la misère devenue la méchanceté ; l’autel pierre dure, le prêtre bénisseur du soldat, le bûcher mis au service de Teutatès, de Moloch et de Jésus, la fourche infernale du quemadero emmanchée dans du bois de la vraie croix ; une tiare de fer sur la tête de Jules II, dans le lit d’Alexandre VI une femme qui est sa fille, Torquemada complétant ces papes ; l’accord des iniquités, les idolâtries sœurs des tyrannies ; le grand-mogol plus le grand-lama ; les superstitions donnant la griffe aux préjugés ; la surdité implacable des codes ; l’inepte échafaud, les bons au bagne, les féroces au trône ; au dedans le volcan, au dehors la tempête ; la faim, la prostitution, le meurtre ; les convoitises, les appétits, les passions, la mystérieuse lutte interne de l’instinct et de la conscience ; le ciel, où est l’inconnu, et sous ce ciel impassible, le grand désespoir stupéfait, l’homme ; quel spectacle ! et si vous ajoutez à cela le regard sinistre de la bête, révélation d’un abîme inférieur, quelle vision !

Le génie se penche là-dessus.

S’il se relevait indifférent, quelle épouvante pour la conscience humaine ! Quoi ! dans cette intelligence plus grande que les autres, il n’y a rien ! Quoi ! cette âme géante est une âme neutre ! Quoi ! cela lui est égal ! Quoi ! ce colosse de vie intérieure n’a point de chaleur externe ! Il sait plus, et il sent moins ! Quoi ! on