Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/283

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ié faite. Pourquoi s’être arrêté en chemin ? De solution de continuité, certes, il n’y en a point ; mais, selon eux, il y a des haltes, des repos inutiles, des nœuds, on ne sait quel effrayant embarras de charrettes dans l’infini. En marche, mondes !

La majesté des évolutions leur semble indifférence ; les signes qui passent au zénith amenant les changements climatériques font avec peu de zèle leur besogne sidérale ; est-ce que les cycles qui déterminent les phases meilleures ne pourraient pas tourner moins lentement ? Le globe n’est point assez vite habitable. Qu’il faille tant de siècles pour éteindre un volcan ou pour réduire une mer, ces hommes, ces génies, en froncent le sourcil. La Genèse appelle cela des jours, elle est bien bonne. Un mot n’est pas une excuse. Ils blâment la saison, la tempête, l’avalanche, l’hiver lugubre, cette mort intermittente de la nature ; ils appellent à grands cris toute la perfectibilité à la fois, tous les accomplissements, tous les avènements, toutes les floraisons, l’amour dans l’homme, l’éden sur la terre. Rien n’est trop haut pour leur effort. Leur impatience de progrès va jusqu’à Dieu. Ils le hâteraient presque, et dans leur ardeur de pousser à la route, ils mettraient la main au zodiaque.


Pour arriver à une telle approximation de l’idéal, il faut des forces conductrices. Ces forces conductrices sont les esprits. De là, la nécessité des génies.

Un génie est un fonctionnaire de civilisation.

Une multitude est assoupie, il faut qu’elle se réveille ; une autre dévie, il faut qu’elle se ravise ; une autre s’alourdit, il faut qu’elle se remette à penser ; une autre emploie mal sa peine, il faut qu’elle étudie ; une autre se fanatise, il faut qu’elle s’éclaire ; une autre se désordonné, il faut qu’elle se régularise ; une autre subit le tyran, il faut qu’elle s’allège. Là, on fait du faux luxe, producteur d’indigence ; là, il y a travail aveugle, la science manquant ; là, paresse, là, sauvagerie, là, épaississement cérébral, causé par quelque superstition régnante ; là, vice et absorption du côté esprit par le côté jouissance ; il est nécessaire de pourvoir à tous ces besoins, à toutes ces lacunes, à tous ces risques, à toutes ces calamités ; il importe d’avertir et d’épurer la richesse matérielle devenant pauvreté d’âme.

La dilatation spirituelle est urgente, l’opulence se consolidant jusqu’à s’endurcir. Ici les ulcères du paupérisme, là les maladies de la prospérité. Trop d’accablement ici, trop de succès là. Sous l’assouvissement du petit nombre, l’envie de tous. Péril d’autant plus redoutable qu’il est silencieux. Il est indispensable d’y obvier. Sinon, catastrophe. Les lois sont féroces ; les mœurs sont bêtes. Qui fera à la loi une déclaration de guerre ? Un esprit. Qui se fera juge des juges, rectificateur des poids de justice, dénonciateur de la fausse balance publique, instructeur du procès des codes ? un esprit. Cet esprit s’appellera Beccaria, s’appellera Montesquieu, s’appellera Voltaire. Qui prendra les mœurs à partie, qui les ramènera à l’école, qui leur retirera la lisière des préjugés, qui leur arrachera la béquille du passé, qui leur ôtera la