Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/285

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Le génie est avant tout une bonne volonté.

Quoi ! à cette bonne volonté immense, pas de but !


Nous l’avons dit, et il faut le dire, le but, c’est le peuple.

Le but, c’est l’homme.


Le peuple n’est pas autre chose que l’homme combiné avec lui-même, et donnant pour résultante la plus grande somme possible d’intelligence, de vertu, de raison, de science, de foi et d’amour.

But de la civilisation : que l’homme soit peuple, et que le peuple soit homme.

L’homme fait peuple, c’est la liberté ; le peuple fait homme, c’est la fraternité. Liberté et fraternité amalgamées, c’est l’harmonie. L’harmonie ; plus que la paix. Les hommes en paix, c’est l’état passif ; les hommes en harmonie, c’est l’état actif.

Le perpétuel épanouissement du chaos en ordre, l’éclosion et la rectification de la société humaine en vie, en beauté, en clarté, en logique, en joie, en équité et en équilibre, c’est là la tâche des esprits. La populace, voilà leur bloc ; la civilisation, voilà leur statue. Tous les sauvages, tous les barbares et tous les ignorants, voilà leur amour. Du tas de pierres extraire l’édifice, du tas d’hommes extraire l’homme, magnifique problème.

Dieu le pose aux génies.

La solution implique la collaboration divine.

La formule scientifique, concrète, sociale et religieuse de l’homme, c’est le Peuple.

Sans cette genèse à mener à bonne fin, on ne comprendrait pas pourquoi Dieu dépense sur la terre tant de grands esprits. Le motif d’ornement ne suffit pas.

Les ouvriers dénoncent l’œuvre. Le passage des génies parmi les hommes indique manifestement des difficultés à résoudre.

Hélas ! c’est une rude tâche de seconder l’homme. L’histoire, du plus loin qu’il lui en souvienne, n’a jamais vu l’humanité autrement que misérable. L’âge embryonnaire du monde a été horrible. Dès les premiers temps, le roi funeste, le juge louche, le prêtre difforme, le bourreau, le soldat, le meurtre légal, le meurtre sacerdotal, le meurtre militaire, les tables de pierre de la loi, le code, le glaive, le dogme, ont pesé sur l’homme. C’est alors qu’a commencé ce gémissement immense, Jérémie.

Mille ans après Jérémie, Lucrèce a murmuré dans le crépuscule : o genus infelix humanum !

Dix-sept cent ans après Lucrèce, Albert Durer a écrit au-dessus du mystère humain : Melancholia !

Et trois cent cinquante ans après Albert Durer, au dix-neuvième siècle, dans cette Angleterre, si admirable productrice de puissance et de richesse, les mineurs des houillères de la Tyne mangent du charbon comme les paysans de France, sous Louis XV, mangeaient de l’herbe, et dans les galetas de Londres les ouvrières chantent cette chanson qu’on pourrait nommer livide, la chanson de l’aiguille : — Ah ! aiguille ! tu es une mauvaise nourrice ! — créatures accablées, qui sont sans feu, sans vêtements, sans pain, et qui ne peuvent, par quatorze heures de labeur