Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/322

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et devient Pierrot ; le démon écaillé, à face noire, devient Arlequin ; l’âme, c’est Colombine.

L’homme danse volontiers la danse macabre, et, ce qui est bizarre, il la danse sans le savoir. C’est à l’heure où il est le plus gai qu’il est le plus funèbre. Un bal en carnaval, c’est une fête aux fantômes. Le domino est peu distinct du linceul. Quoi de plus lugubre que le masque, face morte promenée dans les joies ! L’homme rit sous cette mort. La ronde du sabbat semble s’être abattue à l’opéra, et l’archet de Musard pourrait être fait d’un tibia. Nul choix possible entre le masque et la larve. Stryga vel masca. C’est peut-être Rigolboche, c’est peut-être Canidie. Des brucolaques et des lycanthropes se perdraient dans cette foule. Ces voiles blancs et noirs traverseraient un cimetière sans le troubler. Un débardeur tutoie peut-être un vampire. Qui sait si cette cohue obscène n’a pas, en venant ici, laissé derrière elle des fosses vides ? Il n’est pas bien sûr que ce sergent de ville qui passe ne mène pas un squelette au poste. Sont-ce des ivrognes ? Sont-ce des ombres ? Le mardi-gras descend de la Courtille, à moins qu’il ne revienne de Josaphat.


Ce somnambulisme est humain. Une certaine disposition d’esprit, momentanément ou partiellement déraisonnable, n’est point un fait rare, ni chez les individus, ni chez les nations. Il est certain, par exemple, que tout autocrate est dans une situation cérébrale particulière. Le pouvoir absolu enivre comme le génie, mais il a cela de redoutable qu’il enivre sans contrepoids. L’homme de génie et le tyran sont l’un et l’autre pleins d’un démon ; ils sont tous deux souverains ; mais, dans l’homme de génie, la raison étant égale à la puissance, l’esprit reste en équilibre. Dans le tyran, l’omnipotence étant habituellement accompagnée de la toute-bêtise, et d’ailleurs purement matérielle, la cervelle misérable bascule à chaque instant. Alors vous avez de ces spectacles-ci : Louis XV enseignant le catéchisme aux petites filles du Parc-aux-Cerfs.

Souvent l’état de rêve gagne les hommes graves, les savants, les théologiens, les remueurs d’in-folio. Je ne sais plus quel bonhomme docte, savantissime, fort farouche sur toute chose, dont parle Claude Binet, racontait ses rendez-vous d’amour avec une princesse du sang royal morte depuis cent cinquante ans. David Pareus, oracle de la sapience à Heidelberg, rêve qu’un chat lui égratigne le visage, et le mentionne dans son journal du 26 décembre 1617, avec cette note : Somnium sine dubio ominosum. Et il part de là pour dire : À quoi bon fortifier Heidelberg ? Jurieu croyait avoir de la cavalerie se battant dans son ventre. Pomponace était devenu chimérique au point de ne presque plus savoir comment on s’y prend pour dormir, boire, manger et cracher ; il disait lui-même de lui-même : insomnis et insanus. Scioppius n’était évidemment pas sain d’esprit quand, par crainte des jésuites, il prenait un faux nez à chaque livre qu’il écrivait, s’appelant successivement Vargas, Sotelo, Hay, Krigsœder, Denius, A Fano Sancti Benedicti, Junipère d’Ancône, Grosippe et Grobinius.

Les institutions graves ne sont pas plus exemptes d’insanités que les hommes graves. L’église damne les sauterelles. On conserve dans les pouillés de la cathédrale de Laon un mandement de l’évêque de 1120 contre les charançons. En 1516,