Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Philosophie, tome II.djvu/366

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Perse : Cum benè dicinto, etc., ozyma signifie injures, à moins qu’il ne signifie fricassée de tripes. Et puis tirez-vous de la richesse des acceptions. Les acceptions sont un dédale. Traduisez, si vous pouvez, le Virginibus bacchata Lacœnis. Traduisez le Uxorius amnis. En latin, le père abdique son fils ; Suétone dit : Augustus Agrippant abdicavit ; le laurier qui refuse de brûler abdique le feu ; Pline dit : laurus manifesto abdicat ignes crepitu ; une rivière qui se sépare d’une autre rivière l’abdique : Amnem Eurotam brevi spatio portatum abdicat. D’autres expressions sont en quelque sorte ramassées sur elles-mêmes ; si vous les dépliez, vous les énervez. Virgile dit : A vulnere recens. Florus dit : Nuper a silva elephanti. Ôtez la force, vous ôtez la grâce. Quelquefois pour rendre un mot, il faudrait toute une phrase. Se coucher dans le temple de Jupiter et y passer la nuit, afin d’y avoir un songe renfermant un oracle, ce groupe d’idées si complexe, Plaute l’exprime d’un mot : Incubare lovi. Luttez avec cette condensation. Traduisez dans sa concision le aridus atque jejunus de Paul Jove sur Calchondyle. Cette prose à jeun, quoi de plus charmant ! Calchondyle était un écrivain sobre. Il poussait la tempérance jusqu’à l’étisie. A force de mettre son style à la diète, il arrivait à la maigreur de l’idée. Tout cela et dans jejunus. Traduisez le reparabilis absonat écho dans les quatre étranges vers de Néron cités par Perse. Traduisez les ellipses ; tantôt l’ellipse simple, comme dans le beau vers de Racine : je t’aimais inconstant, qu’eussé-je fait fidèle ? tantôt l’ellipse compliquée de la métaphore, comme le : on le bombarda mestre de camp, de St-Simon.


La relation du traducteur à l’auteur est habituellement, npus l’avons dit, l’infériorité. Ceci est vrai dans la plupart des cas. Il y a toutefois des exceptions. Quelquefois le traducteur est de taille. Ainsi Moïse vis-à-vis de Job. Ainsi Newton vis-à-vis de l’Apocalypse. Molière est de force avec Plaute. Chateaubriand peut se mesurer avec Milton. Jean-Jacques Rousseau, tout en manquant Tacite, ne lui fait pas déshonneur. Corneille est inférieur à David, mais La Fontaine est supérieur à Ésope. Du reste Corneille, traducteur des Psaumes, même ridicule,, demeure le grand Corneille. Quant à La Fontaine, il copie si bien Ésope, qu’il le supprime. C’est la loi de ce cas spécial : volez, mais après le vol, soyez le seul vivant. Tuer celui qu’on vole, en équité sociale, aggrave, en équité littéraire, efface le crime. Amyot ne vole ni ne tue Plutarque ; il le transforme et de subtil le fait naïf, Toute proportion gardée entre l’homme du premier ordre et l’homme du second, La Mennais, âpre et ferme intelligence, quoique sa traduction ne soit pas la meilleure, peut, sans dissonance, approcher Dante. Horace, qui a toujours eu du bonheur, vient de rencontrer Jules Janin, charmant esprit de même qu’Horace, et de plus qu’Horace, généreux cœur.

Les traducteurs ont une fonction de civilisation. Ils sont des ponts entre les peuples. Ils transvasent l’esprit humain de l’un chez l’autre. Ils servent au passage des idées. C’est par eux que le génie d’une nation fait visite au génie d’une autre nation. Confrontations fécondantes. Les croisements ne sont pas moins nécessaires pour la pensée que pour le sang.

Autre fonction des traducteurs : ils superposent les idiomes les uns aux autres, et quelquefois, par l’effort qu’ils font pour amener et allonger le sens des mots à des acceptions étrangères, ils augmentent l’élasticité de la langue. À la condit